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Dan…, un œil volé pour que d’autres ouvrent les yeux

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Dan…, un œil volé pour que d’autres ouvrent les yeux

Ceci n’est pas une histoire triste, c’est une rencontre lumineuse, un récit de dignité mais aussi, de profonde injustice et d’une intolérable douleur. Celle de Simona Sanaren et de son fils Dan, sauvagement agressé par deux voyous sans humanité. C’est aussi la face cachée d’une Tunisie que l’on évite de voir, une part sombre de notre société où l’espoir a laissé place à la haine, où le vide s’est emplit de violence, et où l’ignorance et le mépris de soi ont nourri le racisme et la criminalité.

par Senda Baccar et Amel Dhaouadi

 
Un fait divers, comme des milliers par an, dans le monde entier… Une victime, mais combien de vies brisées et comment reconstruire, comment « réparer les vivants » ?
Rencontrer Simona ne se fait pas sans la crainte réelle d’une intrusion face à cette souffrance de mère, de lui faire revivre une douleur intense, de briser un silence nécessaire. Mais les premiers instants de sa présence abolissent toute appréhension. Elle accueille les quelques rares visiteurs (beaucoup d’ « amis » ont disparus…) dans une maison baignée de sérénité, un refuge qui a accueilli, apaisé, nourrit les amis, et les patients de Simona, thérapeute de l’âme et énergéticienne, et qui aujourd’hui abrite les bagages et les cartons de la famille en attendant un départ proche.
Cette femme, frêle et souriante malgré la douleur, est en plein remaniement intérieur, essayant de toutes ses forces de tracer un chemin de résolution pour elle et sa famille. Car si c’est Dan son fils qui a été agressé, c’est toute une famille qui se retrouve, à l’heure où ses lignes sont écrites, dans un désordre social et cognitif.

Une nuit de haine

Simona parle, secouée par un flux d’émotion. Indispensable et difficile étape de réminiscence, dire ce qui a eu lieu, ce que la chair de sa chair a subi, si injustement. Ce soir-là, Dan est de retour chez lui après une journée passée chez des amis à étudier. Sa mère lui a recommandé de prendre un taxi mais il préfère économiser -leurs moyens sont limités- et prendre le TGM. Mal lui en a pris.
C’est en sortant à la station de Carthage Dermech que deux individus, dont il n’a pas décelé la présence dans le petit train qui le mène de Tunis vers la banlieue, tombent sur cet adolescent lumineux et radieux, frappant sauvagement son visage d’ange et poignardant son œil avec un tesson.
Ils en veulent à son sac, mais ils ne supportent pas non plus son air de premier de la classe, ses cheveux lisses et blonds comme les blés… Leurs yeux vides ne supportent ni sa beauté, ni la douceur qui émane de ce jeune homme sage qui a déjà le sens des responsabilités. Il est certes la proie idéale, le doux agneau qu’on attaque pour voler un sac à dos rempli de cahiers d’anglais de maths et de rêveries adolescentes mais il est aussi la pureté et l’amour qu’on attaque armé de haine et de tessons pour ôter la vue, pour arracher la vie.
L’alcool, la jalousie sociale et quelques pincées de racisme transforment ce qui aurait pu être un braquage « ordinaire » en agression sauvage, sans une once d’humanité. Tant de haine gratuite et de barbarie qu’on pensait étrangères à notre Tunisie et qui pourtant sont là, pernicieuses, au détour d’une rue mal éclairée, d’une gare déserte…
Dan est choqué, groggy, … pourtant il se relève malgré la douleur intense. Le visage baigné de sang, il parcourt les 500 mètres qui le séparent de son domicile. Il s’arrête, tentant d’interpeller d’abord le marchand de fruits secs du Monoprix. En vain ! Puis les inhumains étalés avec leur chichas, leurs cocktails fruités et leurs thés au pignon qui ornent les terrasses des cafés chic de Carthage, l’œil en sang et dans l’indifférence générale !
Confronté à ses consommateurs impassibles, il renonce et arrive par miracle chez lui pour tomber dans les bras de sa mère qui lui porte enfin secours… Sous le choc, Simona se laisse guider comme une automate jusqu’à la clinique la plus proche où elle se fait refuser les soins, faute d’argent !
Heureusement, des amis compatissants appelés à la rescousse par Simona accourent avec la somme nécessaire. Le scanner et les examens sont malheureusement sans appel, Dan est en train de perdre un œil et il est immédiatement pris en charge bien que ce n’est que le lendemain qu’il pourra se faire opérer. Durant sa convalescence, la police qui a immédiatement ouvert une enquête lui fait visionner patiemment des centaines de portraits afin de confondre ses deux agresseurs. Courageusement, Dan parcourt de son œil valide ce catalogue de la honte, les faces de dizaines d’hommes qui ont basculé dans la délinquance. Et le miracle se produit. Il reconnaît enfin l’un de ses deux monstres qui s’empressera de dénoncer son acolyte après son arrestation rapide par les forces de l’ordre.
L’affaire actuellement entre les mains d’un juge d’instruction suit son cours. Mais la peur et l’angoisse se sont insidieusement installées dans la paisible maison de Simona qui déplore : « L’angoisse a envahi les souvenirs, l’espace et le cœur de chaque membre de la famille. Le chemin de la reconstruction long et pénible ne fait que commencer. D’ailleurs, je ne peux plus dormir chez moi et chaque soir une amie m’accueille avec les enfants. Nous ne revenons à la maison que pour faire les cartons. »
En effet, le chemin de la reconstruction commence par un nouveau départ, de nouveaux horizons qu’elle veut offrir à ses enfants en les éloignant des lieux du drame. Et ce, même si dénué de toute envie de vengeance, Dan avec sa sagesse prématurée, a décidé d’avancer, malgré la douleur, la blessure encore vive et dont la trace reste indélébile. Simona et ses frères et sœurs le soutiennent dans cette épreuve. La famille a resserré les rangs et fait du mieux qu’elle peut pour recoudre les mailles défaites par la violence gratuite.
Il est à espérer que sa foi en une bienveillance universelle, que Simona puise dans la philosophie orientale, lui permettra de contourner cette violence, de surmonter la tristesse et la déception ; suivant les préceptes de son poète libanais préféré Khalil Gibran « Plus profondément le chagrin creuse votre être, plus vous pourrez contenir de joie ».
C’est ainsi que cette femme vit, convaincue que chaque malheur prépare un bonheur plus grand, que chaque amour déçu en prépare un plus intense. Bloc de douleur à vif, Simona reste digne, une leçon vivante de courage et de résilience. Aucune pensée de vengeance ne l’anime, et seul l’espoir de se reconstruire une vie digne avec ses enfants la guide.
La Tunisie, sa demeure de cœur est son destin et elle pardonne tout à cette terre qu’elle aime comme on aimerait un enfant terrible, inconditionnellement. Mais elle devra la quitter car si le mal est réparable, il n’est pas toujours réversible. Ainsi, conclut-elle « on a volé l’œil de Dan pour que d’autres ouvrent les yeux. »

Cette chronique de la haine ordinaire qui a pris pour cible un garçon à peine sorti de l’enfance, les yeux pleins de douceur, une personnalité étonnante, douce et curieuse de tout, s’impliquant énormément dans la vie et les projets de son école, comme le décrivent ses professeurs de l’école internationale de Tunis, encore sous le choc.
Un camarade présent, un frère aimant, adoré de ses cadets, un fils protecteur, un élève brillant brisé en plein élan… Une question triviale revient obstinément : pourquoi cette barbarie ?
Le reste de l’histoire n’apportera pas la réponse car il n’y en a pas.
Lorsque l’absurde rencontre le Mal absolu, l’ignorance et la vulgarité, l’on ne peut que s’en remettre à ce qui nous rend plus fort, plus beaux, plus hauts.
Simona est tristement réaliste, confirmant qu’elle et ses enfants ont été régulièrement confrontés à ce « racisme social » qui sévit en Tunisie, celui qui est exercé par les moins nantis envers ceux qu’ils croient être, juste en raison de leur apparence, des « sales européens qui viennent profiter de (leur) pays » ou des « gosses de riches arrogants et pleins de fric ». « Tout le contraire de ce que nous sommes. Tout le contraire de ce qu’est Dan ! », s’indigne-t-elle.
Ceci n’est pas une histoire triste, c’est la bête histoire d’une vie volée, d’une famille brisée. C’est aussi une part de vérité d’une Tunisie qu’on évite de voir : violente, haineuse et raciste. On aura beau essayer d’expliquer, les difficultés sociales des uns, l’ignorance, la frustration, on se retrouve face à une partie de nous-mêmes qui se méprise et se hait au point de détruire tout ce qui est différent, étranger ou tout simplement beau .Tout ce qui pourrait être une richesse, une promesse de bonheur. Les beaux yeux d’un adolescent de 15 ans !
Et si réparer l’Histoire et les morts semble préoccuper nos hautes instances nationales, ne serait-il pas plus urgent de « réparer les vivants »…

Aider Simona, Dan et leur famille

Dan devra être réopéré pour retrouver peut être partiellement la vue et la famille de Simona Sanaren doit s’installer dans un autre pays.
Immédiatement, ils ont besoin d’un hébergement car ils ont dû rendre leur appartement à la propriétaire, un lieu qui l’hébergera avec ses trois enfants jusqu’à leur départ. Elle aura également besoin d’une aide matérielle, pour pouvoir voyager, s’installer et inscrire ses trois enfants à l’école.
Simona a offert une grande partie de ses effets à une association caritative, le reste est mis en vente.
Elle aura enfin besoin du soutien et de l’appui de chaque personne touchée et émue par son histoire et son vécu, elle aura besoin de chaque pensée sincère, de chaque prière pure pour elle et pour son fils.