A la Une

Faites des mères, mais ne les mangez pas

Publié le
Faites des mères, mais ne les mangez pas

Le jour de la fête des mères me fascine et me réjouit.

Comme si le temps s’arrêtait, comme si le film se coinçait dans la bobine (ou que le DVD rencontrait une trace poisseuse de sandwich au jambon –de dinde, bien évidemment-), ce 150ème jour (environ)de l’année, je me mets en fonction pause. En général, il fait beau. Beau comme un mois de mai où je suis sensée faire ce qu’il me plaît mais que je ne peux pas. Je me lève le matin et je ne me bouscule pas. Pas comme d’habitude.
Je prends tout la longueur de mon temps. Je l’étale langoureusement comme une pâte brisée que je vais ensuite laisser reposer au fais. Je jouis de chaque seconde, prenant pleinement conscience de la volupté procurée par ce moment hors de l’espace temps et de l’espace des autres. Un temps qui n’appartient qu’à moi.
Après tout, si je devais calculer, à combien de journées comme celle-ci ai-je droit dans une vie ? Le jour de ma naissance peut-être ? Hum… désolée ! Aucun souvenir de la césarienne.
Celui de mes premiers pas ? Kif kif, là aussi, c’est le trou noir. J’imagine toutefois que j’ai dû être contente de ne plus traîner à quatre pattes, c’est pas mon truc.
Allez, j’oublie cette piste ! Notre effaceur est impitoyable et ça m’angoisse d’imaginer que mon cerveau s’est transformé en gruyère. Restons dans les généralités de ce qui fonctionne pour tout le monde.
Après tout, des instants de grâce dont on se souvient, il doit bien y en avoir d’autres que celui où on fait pour la première fois pipi et caca dans des vraies toilettes comme les grands.
Mon premier baiser ? Hop, hop, hop !…
Où va-t-on miss Senda ? Ton premier amour c’est Papa. C’est clair !?!
Le jour du bac ? Oh oui ! Oui, ça c’était bon ! Cette onde qui t’envahit, ce sentiment de puissance et de liberté. Mes chers parents, je pars, je ne m’enfuis pas, je vole… Je vole ! Enfin libre. Parce que tu ne sais pas encore qu’en te délestant des poids qui t’écrasent, tu lâches dans le ciel le ballon de l’insouciance…
Il y a bien, chaque année, mon anniversaire. Une valeur sûre. Le dîner au restau, les cadeaux, les attentions diverses, les coups de fil, le mur Facebook et la messagerie qui débordent de témoignages d’amitié… Plusieurs fois, j’ai même réussi à prendre congé de ma vie habituelle. Un exploit !
Mais le top reste le jour de la fête des mères. D’abord, elle tombe toujours un jour férié puisqu’elle est célébrée un dimanche. Tu n’as pas cette impression de décalage que tu peux éprouver un jour d’anniversaire, quand tu es seule à te réjouir et que, alors que tout le monde bosse, tu t’offres une thalasso presque en catimini. En plus, contrairement à ton anniversaire où tu célèbres la journée bénie de ta naissance, tu n’as pas non plus cette impression accablante du temps qui passe et de ces méfaits, notamment sur ta ride du lion ou de ton sillon nasogénien.
Le jour de la fête des mères, tu prends royalement conscience de ton rôle vital de procréatrice grâce à ces petits et grands êtres qui s’agitent autour de toi, débordant d’amour et te comblant de preuves de leur reconnaissance…
Quelle voluptueuse sensation d’être enveloppée de molécules d’amour plutôt que d’un magma d’algues brunes !
Définitivement, je préfère ces manifestations diverses et intenses d’amour filial à une thalasso, plaisir solitaire exercé au coeur de l’agitation quotidienne.
Même si, l’atterrissage, dans les deux, reste tout aussi brutal et que, dès le lendemain…
Dès 7 heures du matin, et souvent même avant, branle-bas de combat. Clairon, sonnez le réveil. Une nouvelle journée
démarre où l’on va s’occuper de tout jusqu’à la prochaine fête des mères. Tu as brossé tes dents ? N’oublie pas ta carte magnétique ! Prends-moi rendez-vous avec ton prof de français. A quelle heure tu sors ? Attention ton prof de maths est absent, je passe te chercher à 11 :00 ! Tu as pensé à prendre ta blouse pour la chimie ? Fais tes devoirs ! Douche-toi ! Je t’ai pris rendez-vous chez le dentiste. Ton cours de piano a été annulé. Je t’ai trouvé un déguisement pour la photo de classe… Pourquoi tu n’as pas ramené ta poésie ? Où est ta leçon d’espagnol ? Range ton bureau. Prends ton goûter. Viens dans mes bras…

Car nous, les mamans, c’est tous les jours que nous célébrons nos enfants.

Senda Baccar