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Gai gai l’écolier

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Gai gai l’écolier

Dans les années 70, à la veille des vacances, nous entonnions en choeur et à tue tête cette chanson populaire. Comme pour exorciser ces neuf mois –neuf mois… le temps d’une grossesse et… d’un accouchement- qui venaient de passer. Paradoxalement, contrairement à ce que son titre laissait entendre, cet écolier qui s’envolait vers les plaisirs festifs de la saison estivale, la tête pleine mais aussi trop souvent le corps et l’âme meurtris, n’était pas seulement heureux de retrouver le farniente des heures d’été prêtes à s’écouler le long de son ennui quotidien. Non, sa joie venait aussi de son fantasme enfin révélé en chanson de mettre en scène l’autodafé de ses cahiers et de passer sa maîtresse sur le bûcher…

Ça peut être violent un écolier, très violent même !

Elle était debout. Misérable dans son pantalon, il est vrai, trop grand. Les manches de son pull-over tricoté amoureusement par la mamie -donc pas très à la mode- s’étaient élargies. Plus elle tentait de les remonter autour de ses avant-bras dodus, couverts d’un duvet blond, plus les mailles s’écartaient, vouant à l’échec ses vaines tentatives de dissimuler qu’il était aussi une taille au-dessus. Ce jour-là, elle avait renoncé à lutter. Dans sa petite tête d’enfant, les moqueries de ses camarades faisaient désormais partie intégrante de son calvaire matinal, de son quotidien infernal. Ils avaient fait le tour : ses cheveux gras, ses rondeurs, ses vêtements, son cheveu sur la langue qui la faisait zozoter… Au début, elles se contentaient de chuchoter et de ricaner sur son passage. Regards de travers, sournois, méchants… Bruits de couloirs d’élèves énervés attendant pas sagement leur enseignant. Les semaines passant, elles s’étaient engaillardies et avaient « courageusement » lancé la première flèche à voix plus haute que d’habitude : « T’as vu ses tresses, on dirait des spaghetti ! » L’autre s’était esclaffée et en avait remis une couche : « Y a même des bouts de parmesan » Allusion à des croûtes dont tous les shampoings n’avaient pu venir à bout…
Dans le mille ! La petite s’était réfugiée aux toilettes pour cacher ses larmes, pour que sa colère gronde dans les flots de la cuvette et qu’elle s’élève avec le bruit de la chasse d’eau. Enfin calmée, rassurée de n’entendre aucun bruit, elle avait ouvert la porte.
Ils l’attendaient. En silence. Vicieux. Affreux jojos. Mantes religieuses pré-ados assoiffées de larmes et de chair à pétrir, à meurtrir. Au premier rang, les deux filles qui avaient inauguré son calvaire et d’autres qui s’étaient joints au duo infernal. Pas que des filles. Il y avait aussi les garçons, ersatz de durs à cuire au cerveau atrophié par leur propre échec familial, éduqués sans l’amour de parents au coeur aride, démissionnaires, à qui il ne viendrait pas à l’idée, oh que non, de tricoter des pulls d’amour, un meneur de la classe accompagné de son inséparable clique : « T’as fait dans ton froc, dis donc y de la place dans ton pantalon, ta maman va pas être contente ! » S’ils lui avaient préparé ce comité d’accueil tout spécial c’est aussi parce qu’ils avaient eu la délicatesse de lui créer une balade, une jolie chanson dont les vilaines paroles longtemps résonneraient dans ses oreilles : « Y du caca dans l’air, Mémère. Ton regard de travers, peuchère. Le pantalon à l’envers, vas-y danse la femme à Dagobert ! »
Ils chantaient et riaient de son humiliation. Le temps de cette récré n’allait pas s’arrêter. Non, il s’allongeait comme les nuits de cauchemar. Elle avait la tête qui tournait, tétanisée par cette ronde, sans réaction.
Le raffut avait attiré un surveillant : « Allons, allons, dispersez-vous bande de…. »
Et à elle, si violement blessée, si durement meurtrie, à elle dont le coeur saignait, cognait si fort qu’elle croyait qu’il allait atterrir entre ses pauvres mains, à elle qui n’oublierait jamais : « Ca va ? Allez, c’est rien, file vite en classe. C’est rien ! » C’est rien…
La belle présentatrice du JT de 20 heures n’a pourtant pas oublié.
Gaie, gaie, l’écolière triste…

Senda Baccar