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La peur de la différence : Le Miroir Brisé

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La peur de la différence : Le Miroir Brisé

Lors de la première phase qui suit le choc traumatique, face au diagnostic insupportable, scandaleux d’un enfant porteur d’un handicap, les parents sont comme pétrifiés

Pétrifiés par le handicap

Pétrifiés comme l’étaient ceux qui, dans la mythologie grecque, devaient regarder de  face la figure terrifiante de Méduse. Méduse était l’une des trois Gorgones, trois monstres qui habitaient non loin du royaume des morts. Sa laideur tenait surtout aux serpents grouillants qui entouraient son visage, à la place des cheveux, «  pour frapper de terreur ses ennemis épouvantés », comme le dit le texte d’Ovide. Son regard était si perçant qu’il transformait en pierre quiconque osait affronter cette vision horrible et la regarder dans les yeux. Persée, qui était chargé de la détruire, réussit à trancher la tête de Méduse en utilisant une ruse : pour éviter d’être pétrifié par ses yeux, il s’approcha d’elle en se servant de son bouclier poli comme d’un miroir. Ainsi, il parvint à s’emparer de la tête de Méduse qui lui servira de trophée pour éloigner ses ennemis. Vainqueur de la peur, Persée pourra faire peur aux autres, car l’effigie de Méduse sert comme un apotropaion, c’est-à-dire qu’elle garde le pouvoir d’éloigner  l’ennemi et de détourner le mauvais sort.

La découverte d’une anomalie chez l’enfant confronte ses parents à une épreuve analogue : voir le visage de la Méduse. Contraints de regarder en face ce qui ne saurait se voir, ils sont pétrifiés ou détournent le regard.

Le handicap vient donner corps à quelque chose d’irreprésentable, de l’ordre de l’horreur. Aucune représentation ne permet de donner forme à cet évènement catastrophique. Ou plutôt : les représentations qui viennent à l’esprit sont tellement intolérables qu’elles sont aussitôt chassées, laissant place à ce vide de l’innommable. Trop d’images, un avenir  trop menaçant, un passé trop remué.

Accueillir la différence implique une tolérance. Or celle-ci est toujours secondaire, car elle est le fruit d’une longue élaboration qui implique un travail de pensée et de réflexion. La première réaction  face à la différence est la peur.

C’est la peur qui est à l’origine du silence, de l’évitement et de l’exclusion.

Le handicap fait peur.
Il nous confronte aux limites de l’humain car il suscite des images d’anormalité. L’enfant porteur d’un handicap bouscule l’image idéale de l’enfance, que nous nous plaisons à imaginer. Enfance heureuse, enfant parfait, qui est à la fois l’enfant que nous avons été et l’enfant que nous avons mis au monde. Parfois, en un éclair, le miroir de nos rêves se brise… L’ombre de nos cauchemars les plus terribles s’étend sur le réel de notre vie. Notre enfant n’est pas ce génie, cette merveille des merveilles que nous appelons tous de nos bons vœux. Notre enfant naît autre, il est dit différent. C’est en cela que l’enfant différent fait peur  car son étrangeté révèle, comme dans un miroir brisé, notre propre étrangeté que nous voulons ignorer. L’enfant marqué par un handicap renvoie à ses parents, mais aussi à nous tous, une image déformée dont nous nous détournons et qui nous fait peur. Peur des sentiments obscurs qu’il inspire, peur de l’agressivité qu’il suscite ; peur de devenir comme lui.

L’annonce de l’handicap de leur enfant projette les parents et leurs proches dans un monde bouleversant où leur Bébé de rêve n’a plus grande place.  En 1919, S. Freud évoquait l’inquiétante étrangeté, qui rendait compte pour lui de « tout ce qui aurait dû rester secret et caché mais qui est venu au jour  ». Il ajoutait que ce sentiment surgit « chaque fois que les limites entre imagination et réalité s’effacent, où ce que nous avions tenu pour fantastique s’offre à nous comme réel ». Quand le fantasme devient réalité, quand le bébé qui tombe au monde ou qui est annoncé correspond trait pour trait à ce bébé cassé, malformé, insatisfaisant, quand les parents posent leurs yeux sur un nourrisson différent, cette inquiétante étrangeté ne peut que les assaillir. Cet enfant, tout à coup, fera naître en lui les représentations de la honte, de la culpabilité, de la folie et de la mort. Car si nous sommes tous, humains, en attente d’un rêve, à espérer l’infini et le meilleur, pour nous et les nôtres, nous sommes tout autant terrifiés par l’autre, la différence, l’étrangeté, tout ce qui ne se rapporte pas au même, à l’identique, au connu, au familier.

On peut dresser une liste de toutes les peurs que nous inspire l’enfant porteur d’un handicap :

– Peur de l’atteinte de l’intégrité que représente le handicap et qui nous renvoie une image intolérable de l’humanité  et par conséquent de nous même;

– Peur de l’anormalité et de l’étrangeté qui nous révèle notre propre étrangeté que nous voulons ignorer ;

– Peur de la blessure narcissique que le handicap inflige à notre image idéale d’un enfant parfait ;

– Peur de devenir comme lui, par un phénomène de contamination, car le handicap suscite un fantasme de contagion ;

– Peur du sentiment de culpabilité massif qu’il suscite, lié aux fantasmes de filiation et de transmission, car le handicap évoque toujours une idée de tare héréditaire et de procréation fautive,

– Peur du souhait de mort que l’enfant différent nous inspire et de l’agressivité meurtrière qu’il réveille en nous;

– Peur du bébé anormal qu’il représente et que nous aurions -réellement ou imaginairement –engendré car il suscite des images d’anormalité proches de la bestialité ou la monstruosité;

– Peur de sa sexualité, qui évoque des  fantasmes troubles et inquiétants;

– Peur du bébé que la personne porteuse d’un handicap pourrait mettre au monde, qui ne pourrait qu’être anormal;

– Peur du désir sexuel qu’il pourrait avoir à notre égard et, pire, que nous pourrions éprouver pour lui.

Pour accepter l’enfant porteur d’une anomalie, accepter de le voir tel qu’il est et l’accueillir dans son altérité, n’avons nous pas besoin, tel Persée, d’un miroir qui fait fonction de tiers ? Le miroir nous permettra de nous approcher du handicap pour y voir plus clair, plutôt que d’être aveuglés par son impact émotionnel considérable. Tel le bouclier de Persée, ce miroir en introduisant un intermédiaire, évite d’être pétrifié et permet de dépasser les réactions de l’effroi, du rejet et de la dénégation.

*description par Simone Korff-Sausse