Etre une Femme

Je me marie,mes parents divorcent…

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Je me marie,mes parents divorcent…

Un choc disent certains, le monde qui s’écroule, ou presque. Le divorce est devenu phénomène social à part entière, ça nous l’avons presque accepté, seulement quand ce sont nos parents, à la jeune cinquantaine, qui divorcent, et bien c’est une autre histoire…

par Sondes Khribi Khalifa

Voilà 20 ans qu’ils vivent ensemble, une vie tranquille sans histoires, maman travaille, papa travaille, les enfants au collège ensuite au lycée. Le train-train de la semaine est toujours le même, le week-end c’est un peu relax, enfin c’est ce qui nous semblait… Maman à la cuisine le matin, papa au marché, et l’après midi c’est dodo télé ou les amis et parents qui viennent prendre un café. L’été, on prenait des vacances quand on en avait les moyens, mais ce n’était pas systématique. Nos parents étaient des parents exemplaires, voilà tout.
Mais est-ce qu’ils étaient heureux ? La question ne se posait même pas.

Bonheur où es tu ?

C’est en effet dans l’air du temps, cette recherche effrénée du bonheur. Tout le monde veut être heureux, c’est obligé ! Spinoza est à la mode on dirait ?! « Le désir est l’essence de l’Homme ». Qu’est ce qui s’est passé au juste? Est-ce qu’ils ont perdu le désir, nos parents ? L’envie de vivre ? Et l’amour dans tout cela, où était-il parti ? Est-ce que nous sommes devenus éternellement insatisfaits, ou est-ce que c’est l’air du temps ? …La course au bonheur. On croyait que la génération de nos parents, c’était justement celle qui ne se posait pas de telles questions. On croyait que c’était la génération des « devoirs », chacun faisait ce qu’il avait à faire dans la vie, c’est tout. Le bonheur était simplement dans le train-train du quotidien, le travail, le crédit pour la villa, celui de la voiture, et les économies pour les enfants, car il faut les aider à démarrer leurs vies. Cela devrait être un bonheur en soi…

Les temps changent…

C’est ce que nous constatons oui. Les temps changent, ces quinquagénaires ne sont pas les robots qu’on croyait, formatés par les normes sociales -si rigides- de leur temps. La crise de la quarantaine, ou de la cinquantaine (cela dépend du rythme et du parcours de chacun…), semble devenir structurelle ! Elle est beaucoup plus profonde et plus répandue qu’avant. Elle coïncide avec des soucis de santé, le corps qui relâche, la ménopause parfois chez la femme. D’où une tempête hormonale ingérable et insupportable pour beaucoup d’entre elles. Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Voilà la phrase qui nous travaille alors matin et soir. Est-ce que j’ai perdu ma vie, à courir à droite et à gauche, à me tuer au travail, dans l’éducation des enfants, à correspondre à tel ou tel stéréotype, etc ? Est-ce que moi, je suis heureux(se) ?

Et notre tendre histoire d’amour ?

Et bien, elle n’est tout simplement plus. L’amour dure trois ans, c’est ce que dit la chimie des émotions. 7 ans, disent les psys, en rajoutant toute la dynamique de nos deux personnalités, nos deux histoires, envies, etc. Mais au-delà de ce « seuil », allez chercher si l’amour veut dire encore quelque chose… Les personnalités de chacun ont fini par prendre le dessus, on a arrêté de penser que l’autre est unique, irremplaçable, sublime, etc. C’est un homme (ou une femme) ordinaire. Quand on vit avec quelqu’un, que le quotidien prend le dessus, quand on répète presque machinalement les mêmes « tâches », la magie n’est plus.

L’amour est-il nécessaire ?!

Voilà une bonne question ! Ne sommes nous pas en train de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Qui a dit que l’amour était LA garantie -incontestée et incontestable- d’une vie de couple ou de famille réussie? Comment cela se fait-il, qu’avant, on vivait 30 et 40 ans ensemble « jusqu’à ce que la mort nous sépare »… qu’on ne se plaignait de rien, et que la vie était si belle ? Ou alors n’était-elle pas si belle que ça ? C’était un leurre peut-être… ?! Liberté quand tu nous tiens ! Dure, dure cette liberté de choisir sa vie : on peut divorcer, ou peut refaire sa vie, on peut, alors on le fait. N’est-ce pas réactionnaire tout cela ?

Les bonnes questions

Les bonnes questions à se poser sont peut être les suivantes : Qu’est ce que je veux ? Est-ce que je veux prendre le risque d’être seul, de vivre seul, de manger seul, de me coucher seul ? Ou alors peut être que la solitude est un luxe pour moi ?

Est-ce que mon homme (ou ma femme) est si terrible ? Il est bourré de défauts, Et alors ?! Qui n’en a pas ?! N’est-ce pas subjectif de trouver que quelqu’un est si unique, si charmant, si « faux » finalement ?! Car l’autre est certainement beaucoup plus complexe, beaucoup plus fragile aussi, qu’on ne le croit. On a du mal à se connaître soi-même, ce serait peut être trop demandé de connaître l’autre…pour revenir crier à la déception ensuite.

On est qui on est. On ne change pas. On est souvent si ignorant de qui nous sommes en réalité. Vivre heureux en couple, c’est probablement accepter l’autre tel qu’il est, sans rien exiger. L’autre n’est pas une pâte à modeler, ce n’est pas votre clone non plus, et il n’a pas vocation de l’être. Chacun porte une histoire, une personnalité, un inconscient même, des envies cachées, des conflits jamais résolus, etc. Soyez capable de voir la fragilité et la beauté de l’autre, sous toutes ses couches… C’est ce que vous diront les gens qui connaissent le goût amer de la solitude.

Amel de l’Ariana

« Ma mère a toujours été malheureuse, je l’ai toujours su, elle ne se le cachait pas. Elle nous disait clairement qu’elle était restée avec mon père uniquement « pour les enfants ». Maintenant que les enfants ont grandi, ils se sont séparés. Voilà qui vous donne un avant goût pas terrible de la vie de couple, ou de l’inconstance des hommes ! Je crois que tous les hommes sont volages, voilà ce que je crois moi ! Simplement, il y en a qui se font attraper…et d’autres qui ne laissent rien paraître. Avec mon futur mari, je suis assez autoritaire, assez possessive, oui, je le reconnais. Et je m’attends à tout d’ailleurs…je n’ai pas confiance… »

Les personnalités de chacun ont fini par prendre le dessus, on a arrêté de penser que l’autre est unique, irremplaçable, sublime, etc. C’est un homme (ou une femme) ordinaire.

Linda de Sousse

« J’ai été choquée par leur décision, je n’ai rien vu venir ! Je croyais que mes parents s’aimaient comme personne au monde, aujourd’hui je me dis que c’était du cinéma ?! Un rêve ?! Je ne sais plus quoi penser. Surtout que -je crois- avoir rencontré l’homme de ma vie il y a quelque temps….Tout est mélangé dans ma tête. Je n’ai plus confiance. Est-ce que l’amour peut survivre aux années ? Je ne sais pas….Est-ce que le mariage tue l’amour ? Est ce que l’amour est le meilleur garant d’une vie de couple et de famille réussie ? Je ne sais vraiment plus… ».

>Voilà 20 ans qu’ils vivent ensemble, une vie tranquille sans histoires, maman travaille papa travaille, les enfants au collège ensuite au lycée. Le train-train est toujours le même.

L’avis du spécialiste Dr Mohamed El Mechat, psychiatre

Que pouvez vous nous dire à propos du divorce des quinquagénaires, un phénomène qui prend une certaine ampleur aujourd’hui en Tunisie….Avez-vous des patients qui viennent parler de ce genre de problèmes?

Et bien oui c’est un phénomène qui fait une petite montée en ce moment, même s’il ne s’agit pas de divorce, il y a de fait, de plus en plus de séparations au sein de ces couples, qui ont passé des années, voir des dizaines d’années ensemble. Le malaise est là. Autant du côté des femmes que de celui des hommes…

Quelles sont alors à votre avis les causes de ce phénomène? Comment en vient-on à divorcer après des années de vie commune? Surtout dans une société traditionnelle comme la nôtre?

Pas vraiment traditionnelle notre société ! Disons plutôt qu’il existe différentes franges sociales, et que certaines sont très traditionnelles en effet, mais d’autres sont complètement ouvertes et modernes, dans le sens où l’individu prend une plus grande importance. L’individu est seul maître de son destin, il veut décider de sa vie, et même si cela n’a pas été fait à 20 ou 25 ans quand il s’est marié, et bien il le fera à 40 ou 50 ans.

Aujourd’hui nous vivons beaucoup plus longtemps, l’espérance de vie monte, mais aussi la qualité de la vie. Ce qui fait qu’à 50 ans on a souvent toute sa force, toute sa santé, ou presque…malgré les désagréments relatifs à ce cap de la cinquantaine chez l’homme, ou la femme. Les désagréments sont là, mais la volonté d’en venir à bout aussi. D’où une qualité de vie relativement meilleure que celle de la génération d’avant…

Oui tout-à-fait, et donc c’est parce qu’on vit plus longtemps qu’on voudrait changer de partenaire? Est-ce logique de laisser tomber son « premier partenaire » après des dizaines d’années de vie commune? Je suppose que vos patientes femmes, surtout, souffrent énormément…elles ressentent cela comme une trahison ultime….qu’en pensez vous?

La souffrance est réellement là. Surtout du côté des femmes. La souffrance est là parce qu’on ne comprend pas. Mais les causes ne s’arrêtent évidemment pas à l’état de santé ou à la qualité de vie qui s’améliore. A mon avis, non, il y a beaucoup plus que cela. C’est une crise de valeurs et de normes très aiguë qui est bien en marche. La personne cherche à tout prix à se réaliser, à être heureuse, préoccupation qui n’était pas aussi répandue avant.

Le couple est une entité très fragile, à vrai dire. Et il n’est surtout pas statique. Le fossé commence à se creuser dès que l’un d’eux prend une vitesse de croisière, qui est différente. Chacun s’investit corps et âme dans sa carrière, ou dans l’éducation des enfants, et le lien premier qui unit cet homme à cette femme, se dissout ou presque. On ne se parle que pour résoudre les conflits, sur la scolarité des enfants en grande partie, sur les différentes charges financières à assumer ensuite. La vie « moderne » n’est pas facile, ceci est indéniable, et le couple ne peut tenir qu’à la condition de préserver le lien entre ces deux personnes, qui vont changer au cours de leurs vies. Leurs corps changent, leur état d’esprit change, leurs attentes même changent…Et il faut absolument rester « en phase » …

Voilà le mot-clé peut-être alors docteur, rester en phase?

Oui tout-à-fait, rester en phase cela veut dire d’accepter les changements qui surviennent dans la vie du couple, accepter l’autre dans sa propre évolution, par rapport à sa carrière, ses envies, ses centres d’intérêts, etc. Il faudrait peut être sortir du culte du bonheur à tout va, le bonheur absolu est, sans doute, une chimère. Il faut suivre le cours de la vie et des choses, accepter, simplement. C’est peut être la clé de tout.