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Le suicide en Tunisie, il est tabou !

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Le suicide en Tunisie, il est tabou !

Le 10 septembre prochain, le monde célébrera la Journée mondiale de prévention du suicide sous le thème : « Mille visages, mille lieux: la prévention du suicide à travers le monde ». En effet, ce phénomène dramatique est considéré par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) « comme un problème de santé publique énorme mais en grande partie évitable, à l’origine, aujourd’hui, de près de la moitié de toutes les morts violentes ». En Tunisie, pas du tout.

par Chiraz Ounaïs

Chez nous, le suicide est plutôt considéré comme une situation exceptionnelle ne nécessitant pas d’attention particulière.
Au ministère de la Santé publique, on nous a même signalé qu’il ne constitue pas un véritable problème en Tunisie et que les priorités se situent ailleurs.
Une version que nous n’avons aucun moyen de contredire dans la mesure où aucune statistique n’est disponible, ni d’ailleurs accessible auprès de qui de droit, malgré de nombreuses tentatives.
D’ailleurs, nous avons beau chercher auprès de différentes sources, y compris l’OMS, en vain : la Tunisie est l’un des rares pays au monde à ne fournir aucune donnée sur le suicide.

Bref, on ne peut que se fier à des études menées individuellement par des spécialistes, dont la thèse du Pr Rym Ghachem, psychiatre, chef de service à l’hôpital Razi et présidente de la Société tunisienne de psychiatrie.
Sous le titre « Suicide et pathologie mentale à Tunis : étude rétrospective sur 12 ans à l’Hôpital Razi », elle en arrive d’ailleurs au même constat, soulignant le peu d’intérêt accordé à l’étude du suicide en Tunisie.

Est-ce à dire que les tunisiens ne se suicident pas ou n’essayent pas ?

« A ce préjugé concernant la fréquence du suicide s’est ajoutée l’absence, jusqu’à ce jour, de statistiques fiables qui auraient éclairé les différents chercheurs impliqués dans l’étude sur le suicide et le para suicide », explique-t-elle. Cela dit, vu sa durée dans le temps et la profusion d’informations et de références qu’il contient, le travail de cette spécialiste semble le plus proche de la réalité du suicide dans notre pays.

Suicide, mais pourquoi ?

Le suicide est un acte désespéré qui n’est jamais improvisé mais conséquent à un grand nombre de causes sous-jacentes d’ordre principalement sociologique, familial ou psychologique. Pauvreté, chômage, rupture, perte d’un être cher, disputes et ennuis professionnels ou avec la justice sont autant d’éléments pouvant conduire au suicide. Les antécédents familiaux ainsi que l’abus de l’alcool et des drogues, les sévices sexuels subis pendant l’enfance, l’isolement social et certains troubles mentaux comme la dépression et la schizophrénie jouent aussi un rôle crucial dans de nombreux cas. Une maladie physique et une douleur incapacitante peuvent également accroître le risque de suicide.

Suicide et pathologie mentale…

Reposant sur l’étude des seuls suicidés avec antécédents psychiatriques, soit 38 cas, sur les 918 cas de suicides recensés par le service de médecine légale de Tunis, l’étude en arrive au constat que le suicide est plus fréquent chez la gent masculine (82% des cas) et qu’il touche une population au niveau intellectuel plutôt bas, 55 % des suicidés étant analphabètes ou du niveau primaire. Dans la plupart des cas, ces suicidés étaient célibataires, sans profession et vivaient dans des conditions socio-économiques défavorables. D’autre part, un nombre considérable consommait des produits toxiques (alcool, cannabis, artane…), parfois simultanément.

Le mode de suicide le plus utilisé était la pendaison (58 % des cas). « Ceci pourrait être expliqué par le fait que c’est le moyen de suicide le plus fréquemment utilisé dans notre contexte socioculturel et par l’impulsivité des patients souffrant d’une pathologie psychiatrique », justifie l’auteur qui ajoute : « La maladie psychiatrique prédominante dans notre échantillon était la schizophrénie, essentiellement la forme paranoïde, alors que dans la littérature c’est les patients souffrant de trouble de l’humeur qui se suicident le plus. »

« En effet, 50 % des cas de notre échantillon étaient des schizophrènes, ceci est expliqué par le fait que leur observance thérapeutique était très médiocre, l’évolution de la maladie était émaillée par plusieurs rechutes et hospitalisations et leur réinsertion familiale et sociale était très mauvaise ». Les autres pathologies retrouvées sont les troubles de l’humeur (26 %), les troubles psychotiques induits par une substance (7 %), les troubles de la personnalité (5 %) et autres pathologies (10 %).

Pr Rym Ghachem
Pr Rym Ghachem: « Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes »

Comment pourrait-on définir le suicide en Tunisie ?

Il n’y a pas de définition propre à un pays ou à un autre. Le suicide est universel, un drame humain et social qui représente un problème de santé publique partout dans le monde. Je dirais même que nous retrouvons une concordance des cas dans tous les pays. Même profil épidémiologique des suicidés, mêmes modes de suicide, mêmes facteurs de risque et mêmes pathologies suicidogènes.

D’après l’étude que vous avez menée, quel est le profil d’un suicidé ?

Votre question tombe à propos pour me permettre de faire une précision qui me tient à coeur. En effet, je tiens absolument à préciser qu’il ne faut surtout pas faire l’amalgame et penser que tous les suicidaires sont des dépressifs, sauf que la dépression encourage au suicide. D’ailleurs, la schizophrénie est la première cause de suicide avec 50% des cas devant les troubles dépressifs : de l’humeur (26 %), psychotiques induits par une substance (7 %), de la personnalité (5 %) et autres pathologies (10 %). Enfin, les différentes études menées révèlent que si les femmes tentent deux fois plus le suicide que les hommes, ces derniers sont trois fois plus nombreux quand il s’agit de suicides accomplis.

Quand et comment en arrive-t-on au suicide ?

Paradoxalement, 80% des passages à l’acte s’effectuent en période de guérison. Un moment crucial où il faut faire très attention en ce sens que le patient découvre la vérité sur son état et se rend compte de ce qu’il a enduré. En ce qui concerne les moyens utilisés et face à l’absence de données officielles, les différents travaux réalisés jusqu’à présent, y compris le nôtre, convergent vers les mêmes observations : les suicidés par pendaison sont les plus fréquents et représentent 45,7 % des cas avec une prédominance masculine. En deuxième position, on trouve l’ingestion des produits toxiques (21,7 %) représentés essentiellement par les produits agricoles et les médicaments. Viennent ensuite les suicides par immolation, par défenestration, par noyade, par arme à feu ou encore par précipitation.