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Troubles bipolaires Ali qui rit, Ali qui pleure

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Troubles bipolaires Ali qui rit, Ali qui pleure

Maladie relativement peu connue du grand public, la bipolarité ne se détecte pas si facilement que ça, se fondant aisément dans les autres pathologies. Les personnes atteintes passent généralement inaperçues malgré une vie en dents de scie à la poursuite constante d’un équilibre et d’une stabilité sociale parfois difficiles à atteindre.

par Sonia Bahi

Les personnes souffrant de troubles bipolaires éprouvent des émotions extrêmes qui n’ont souvent rien à voir avec les événements qu’ils traversent et ces sautes brutales d’humeur influent sur leur mode de pensée et leur comportement. Il faut préciser que ces réactions sont totalement involontaires.

D’un état à l’autre

La personne atteinte par le trouble bipolaire peut passer successivement par trois états, un état d’excitation, un état dépressif et un état « normal » où celle-ci fonctionne comme tout un chacun.

Le patient peut manifester un symptôme à la fois, c’est-à-dire passer soit par l’état d’excitation, soit par l’état dépressif ou traverser une période mixte, en même temps exalté et dépressif. C’est la phase maniaque de la maladie. La crise maniaque est un état de grande excitation et d’exaltation accompagné de mégalomanie.

De temps… en temps

Généralement, les phases maniaques ou dépressives ne surviennent pas selon un ordre précis. Il arrive même que des années passent entre un épisode et un autre. Quand les épisodes sont très rapprochés, on passe alors à la phase aigue de la maladie. Même si on ne connaît pas avec exactitude le mécanisme déclencheur, certains facteurs semblent pourtant augmenter le risque des crises comme une affection de la thyroïde, une personnalité cyclothymique ou la prise d’antidépresseurs. Le stress a l’air de jouer également un rôle non négligeable surtout en cas de chocs émotionnels importants comme une séparation ou un deuil.

Un traitement… qui fonctionne

Le traitement des troubles bipolaires combine psychothérapie et médicaments. Il s’agit de gérer au mieux la maladie pour pouvoir mener une vie la plus normale possible. Le traitement médicamenteux a non seulement pour but de soulager les symptômes lors de la phase maniaque mais vise également à stabiliser les émotions afin d’éviter de nouveaux épisodes aigus. Les spécialistes prescriront un traitement de fond visant la stabilité de l’humeur et la prévention d’éventuelles récidives. Donc le traitement a aussi un rôle préventif. Différents types de psychotropes peuvent être administrés selon le cas. Les stabilisateurs d’humeur et les neuroleptiques sont les deux principaux types de médicaments utilisés pour soigner et contrôler le trouble bipolaire.

Les solutions douces aussi

Tout ce qui peut aider à évacuer le stress et la colère permet de mieux faire face à la maladie. Pour cette raison, toutes les techniques de relaxation sont fortement conseillées : yoga, méditation, respiration consciente, tout est bon à prendre parce que cela aide à calmer l’agitation et l’anxiété et aurait même un effet bénéfique sur la dépression. L’acupuncture permettrait également d’alléger les symptômes.

Bipolaire… vous me reconnaissez ?

– Une insomnie qui ne s’accompagne d’aucune fatigue. Un bipolaire… pète la forme !

– Des fluctuations de l’humeur : euphorie, colère ou pleurs se succèdent et l’entourage en perd son latin.

– Des discours décousus, on passe du coq à l’âne. Accrochez-vous, il faut suivre…

– Une foule d’idées et de projets de grande envergure rarement réalisables. Un bipolaire voit GRAND!

– Hyperactivité ou au contraire apathie.

– Mégalomanie. Napoléon était un bipolaire célèbre, Hitler aussi certainement, mais personne n’a eu l’occasion de le lui dire en face.

Elle l’a vécu, elle témoigne, Selma, 35 ans, atteinte de troubles bipolaires

« Cela a commencé il y a deux ans. Au début, je ne m’en suis pas vraiment rendue compte, pensant à une petite déprime passagère. Je ne travaillais pas et m’occupais de ma maison mais là aussi, les tâches ménagères m’ont lassé. Le désordre ou la poussière ne m’importaient plus et les reproches de mon mari ne me touchaient pas. Puis, j’ai arrêté de faire la cuisine, et même de sortir. Bref, je n’avais plus envie de rien et n’éprouvais plus aucun plaisir. D’un autre côté, je dormais beaucoup, même pendant la journée. Puis, ça a brusquement changé et je faisais mille tâches à la fois que je ne finissais jamais. Je fourmillais d’idées et de projets. Je ne dormais plus du tout, même pas la nuit. Ce qui était incroyable, c’est que je n’éprouvais aucune fatigue, on aurait dit une pile électrique. J’avais un sentiment de puissance absolue, je pouvais tout faire, tout réaliser. De timide, j’étais devenue extravertie, voire provocante. C’étaient des conflits à n’en plus en finir avec mon mari pour mes tenues vestimentaires de plus en plus osées. Mon entourage devenait fou. On voulait m’emmener consulter, mais pourquoi ? Parce que je me sentais bien ? Ils étaient vraiment ridicules. Ensuite, je suis retombée dans la dépression et cela a été encore plus terrible. C’est là que j’ai été voir un médecin et que mon trouble a été diagnostiqué. Il m’a expliqué que ces troubles étaient dus à des dérèglements chimiques dans le cerveau et que c’était pour cela que dans mon cas, les antidépresseurs seraient non seulement totalement inefficaces mais aggraveraient même les crises. Il m’a fallu du temps pour accepter ce diagnostic. Puis j’ai fait des recherches sur Internet, participé à des forums où des malades ainsi que des membres de leurs familles partageaient leur vécu. J’ai apprivoisé peu à peu la maladie en comprenant ses mécanismes, j’ai mieux compris mes réactions. Cela m’a permis de déculpabiliser et d’apprendre à reconnaître les signes annonciateurs d’une nouvelle crise. Par exemple, je sais maintenant qu’il faut éviter les situations survoltées. J’ai conscience qu’il faudra probablement que je suive mon traitement à vie mais cela me permet de garder mon équilibre. C’est comme le fait de devoir porter des lunettes pour mieux voir… La thérapie m’a beaucoup appris sur moi-même et m’a permis de découvrir et de guérir des blessures dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Le conseil que je pourrais donner aux personnes qui sont atteintes du même trouble c’est de pratiquer une bonne hygiène de vie en plus du traitement médicamenteux. Il faut se tenir à un rythme régulier, dormir au moins pendant sept heures la nuit et ne pas se lever tard le matin. Le sport aide aussi à évacuer les sentiments négatifs. Enfin, l’alcool est à éviter également tout autant que l’isolement. Parler avec d’autres malades m’a été salutaire, pouvoir partager, comprendre et être comprise m’a procuré un grand soulagement. Ma famille m’a apporté un soutien salutaire qui a joué aussi un rôle essentiel dans l’amélioration de mon état ».

Les stars du bipolarisme

Si les troubles bipolaires touchent environ 2% des adultes dans le monde, il est anecdotique que de grands noms de l’histoire aient été atteints comme Churchill ou Napoléon. De nombreux scientifiques, mathématiciens, physiciens ou artistes ont également porté ce fardeau, Van Gogh étant l’un des plus célèbres. La bipolarité atteint d’ailleurs majoritairement les surdoués et les créatifs, selon une étude réalisée, on a 30 fois plus de chances d’être bipolaire si l’on est un écrivain par exemple. C’était le cas pour Hemingway, Nietzsche ou Baudelaire. Bourguiba l’était aussi…

L’avis du spécialiste, Dr Mohamed Kamoun, Psychiatre

Qui et quand…?

Les troubles bipolaires sont rarement diagnostiqués avant l’âge adulte bien qu’ils apparaissent généralement à partir de l’adolescence, parce qu’on confond souvent les symptômes avec une crise d’adolescence typique. Il arrive aussi que chez les femmes, les troubles surviennent pendant la grossesse ou après l’accouchement et soient assimilés à une dépression post-partum.

Est-il vrai que certains spécialistes refusent de considérer les troubles bipolaires comme une pathologie à part entière ?

Non, absolument pas. Les troubles bipolaires sont reconnus unanimement par la profession. La petite divergence qu’il peut y avoir c’est quand il s’agit d’une forme légère de la maladie qu’on aurait parfois tendance à assimiler à la dépression, parce que le cycle d’excitation serait réduit alors que celui de la dépression serait plus lourd. Le problème est que si l’on traite le malade comme étant dépressif, on lui prescrira naturellement des antidépresseurs, ce qui pourra entraîner des cycles plus rapides et une excitation beaucoup plus grande.