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Dr Touzri Fethi : Psychiatre et psychothérapeute

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Dr Touzri Fethi : Psychiatre et psychothérapeute

Cerveau adolescent et délinquance – Fethi Touzri est psychiatre et psychothérapeute, auteur en 2005 d’un ouvrage sur la délinquance juvénile, la violence et les troubles de comportement chez l’enfant et l’adolescent.

par Emmanuelle Houerbi

Dans ce livre, il passe en revue les causes de ces fléaux, étudie la situation en Tunisie et élabore des recommandations en matière de prévention. Dans un entretien avec Livret Santé, Dr. Touzri nous explique comment les progrès des neurosciences permettent de mieux comprendre l’adolescent, pour mieux l’aider.

Pouvez-vous nous parler de votre expérience avec les adolescents?

En tant que psychiatre, j’ai longtemps travaillé auprès des enfants et des jeunes de quartiers défavorisés. J’ai été consultant auprès de l’UNICEF et des structures publiques, et j’ai exercé de 1999 à 2000 au Centre de défense et d’intégration sociale de Mellassine (CDIS). Dans ce cadre, j’ai été confronté aux différents aspects de la délinquance juvénile, de la violence, et de l’addiction. Dans ma pratique privée, j’ai surtout reçu des enfants et des jeunes de classes sociales moyennes et aisées, souffrant en majorité de problèmes d’autorité et de relations familiales dégradées, d’échec scolaire et de troubles du comportement. Ma pratique m’a fait prendre conscience de la difficulté d’aider ces jeunes, si on ne comprend pas leur fonctionnement intime, sous ses aspects psychologiques, mais aussi physiologiques. C’est ainsi que je me suis intéressé aux résultats de la recherche scientifique, concernant notamment le cerveau des adolescents.

Que vous ont apporté les récentes découvertes sur le cerveau des adolescents ?

Dès le début de ma carrière, je me suis rendu compte à quel point le travail avec les jeunes, et surtout avec les adolescents, est difficile. Ils se dérobent à nos méthodes traditionnelles de prise en charge, le format type d’une consultation psychiatrique ou d’une psychothérapie ne leur convient pas, et ils disparaissent trop souvent après deux ou trois séances. Il est très difficile de les motiver à travailler sur eux-mêmes, et ils manquent de facultés d’introspection et de recul sur eux-mêmes, surtout lorsqu’ils souffrent de troubles de la personnalité. Leur comportement, qui a longtemps été indéchiffrable, s’est éclairé pour nous, grâce aux découvertes sur le cerveau, notamment les travaux du psychiatre et neurologue américain Jay Giedd. Si l’adolescent adopte des comportements immatures, ce n’est pas seulement à cause de la puberté et des hormones, ce n’est pas non plus parce qu’il est stupide, mais tout simplement parce que son cerveau n’est pas fini. Ce cerveau est dans une phase de transition, une période de grand chamboulement neuronal, et ceci se traduit dans ses actes. Les résultats de la recherche neuropsychologique nous permettent d’adapter nos pratiques et de conseiller les parents pour qu’ils aident leurs enfants à traverser cette période difficile. Personnellement, je suis grand consommateur des résultats de ces recherches. Tout simplement pour comprendre à qui j’ai affaire.

Comment aidez-vous les jeunes à s’en sortir ?

Le plus important est d’obtenir la collaboration active et résolue des deux parents, mais trop souvent, au moins l’un des deux adopte une attitude négative envers la thérapie. Ils ont en général une approche moraliste de type «l’attitude de mon enfant est inacceptable, ne correspond pas à la norme, il ne nous respecte pas ». Il faut alors passer beaucoup de temps avec eux, leur expliquer que leur enfant est une entité à part, et qu’ils ne doivent pas le comparer à une norme. Il faut leur expliquer la psychologie de leur enfant, la difficulté qu’il a de retenir ses émotions, de se contrôler, d’évaluer les risques, ou tout simplement d’adopter une conduite adulte et responsable. Souvent, et c’est fascinant, les parents sont étonnés d’entendre qu’ils ne peuvent pas demander à un adolescent ce qu’on demande à un adulte, et que ses habilités mentales, sociales et psychologiques ne lui permettent pas de gérer les problèmes auxquels il est confronté.

Quels conseils donnez-vous aux parents ?

Tout d’abord, je leur demande d’adopter une attitude positive vis-à-vis d’une psychothérapie. Quand les parents acceptent le traitement, la situation s’améliore souvent très rapidement. Je leur explique ensuite qui est leur enfant, comment il fonctionne, comment il pense. Le problème dans notre pays, c’est que les parents n’ont que deux obsessions : la réussite scolaire qui est une priorité absolue, et la peur de la délinquance, des drogues et des mauvaises fréquentations. Ce qu’on oublie trop souvent, c’est qu’un enfant, pour devenir adulte, doit acquérir des habilités sociales qui sont trop peu développées dans notre société : la capacité de négocier, de planifier, de communiquer avec les autres, de résoudre les problèmes de façon autonome. On imagine mal l’effet protecteur de ces compétences sur le jeune qui les possède. Je leur dis toujours qu’un élève brillant peut être un acteur social médiocre. Notre société l’oublie trop souvent, que ce soit à l’école ou dans le cercle familial. Seule une minorité de parents « coachent » leur enfant dans le sens d’un accompagnement, d’une supervision bienveillante. La majeure partie transmet surtout son anxiété et, est obsédée par les classements scolaires. Tout ceci déstabilise certains enfants et les pousse à adopter des comportements déviants. Alors apprenons à mieux les connaître pour mieux les aider.

Pour en savoir plus : « La délinquance juvénile », Série psychologie du centre d’études et de recherches économiques (CERES), n°10