Mohamed Driss

« ICHARA » la voix des sourds

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« ICHARA » ou « Institut International de Recherches en Langues des Signes de » et a pour but d’entreprendre, organiser et promouvoir 2012 Tunis » a vu le jour en la recherche en langues des signes en Tunisie, dans le but de faciliter et de développer la communication pour les sourds.

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Rencontre avec M. Mohamed Driss, homme de théâtre, formateur initiateur, directeur d’un programme de recherche depuis 1999 et président actuel de « Ichara » qui revient sur le lancement, les missions et les activités de l’Institut International de Recherches en Langues des Signes de Tunis.

1/ Parlez-nous du contexte de création de Ichara

icharaVu l’absence de recherches et d’études académiques sur les sourds et sur la langue des signes en Tunisie, l’institut Ichara a été fondé par un groupe de chercheurs de différentes spécialités, dans le but ultime de palier à ce manque et d’entreprendre, organiser et promouvoir la recherche en langues des signes en Tunisie, pour l’acquisition du savoir et le développement de la communication pour les sourds.
Notre rôle est avant tout un rôle académique qui vise à mettre tous les moyens et toutes les méthodes au service des sourds afin de leur faciliter la communication. Notre enjeu est de rendre l’enseignement de la langue des signes accessible par une pédagogie spécifique et des enseignants formés qui pourraient faire progresser les sourds et les malentendants jusqu’à les amener à un niveau universitaire, et c’est un accompagnement qui se fait sur tout le cursus scolaire et universitaire.

2/ Quelles sont les missions principales de « Ichara » ?

Ichara travaille sur a recherche en langues des signes et des supports pédagogiques adaptés aux sourds, elle
accorde une importance ultime au volet académique au moyen de la formation de formateurs spécialisés en langues des signes, la mise en place de nouvelles pédagogies et leur diffusion auprès des instituts concernés par la formation des sourds, et travaille sur la création d’une école pilote en langues des signes.
Ichara travaille également sur la coopération au niveau de la recherche avec des instituts, des organisations et des institutions nationales et internationales afin de promouvoir et diffuser la langue des signes tunisienne en plus de la valorisation de la langue des signes à travers la recherche artistique.

3/ L’association existe pourtant depuis 1998.

Tout à fait. L’association existe depuis 1998, mais notre activité n’était qu’artistique au début, jusqu’à ce qu’on soit officiellement reconnus le 27 mars 2012, et c’est à partir de là qu’on a élargi notre champ d’activité pour travailler sur la langue des signes, essayer de la développer et de la rendre accessible et la mettre au service des pédagogues qu’on forme selon des méthodes précises et des moyens matériels, moraux, scientifiques, académiques, etc.
Le travail qu’on a accompli auparavant nous a été très utile, et c’est surtout grâce à ce qu’on a fait sur le plan artistique qu’on a motivé les universitaires à créer une unité de recherche sur la langue des signes. Aujourd’hui, nous avons des liens étroits avec des responsables académiques, notamment à l’Institut Supérieur des Langues de Tunis dans lequel nous avons une cellule permanente de recherche depuis 2012.
Comme il n’y a pas de programme national spécifique, les réunions de cette cellule permanente vont au rythme de la disponibilité des chercheurs et du programme de l’établissement, mais ce qui est bien c’est qu’il y a une équipe qui travaille de façon permanente et un travail de recherche qui se développe ainsi que des colloques qui se font au sein de l’institut.

4/ Est-ce que vous avez le soutien de l’état ou des organismes gouvernementaux ?

Les responsables de l’état et les hommes politiques tunisiens devraient à mon avis s’intéresser un peu plus à la cause des sourds, et il faut un travail colossal et surtout visible, pour soutenir les familles des sourds qui luttent jour après jour pour leurs enfants. Nous n’avons malheureusement pas de vrai soutien même si la cause des
sourds relève de la responsabilité de tous. Il faut de la volonté et une vraie mobilisation. Les sourds sont avant tout des citoyens tunisiens qui ont des droits comme tout autre citoyen tunisien. Qu’on le veuille ou non, et bien
qu’on vive dans une société qui se dit ouverte, le sourd est malheureusement exposé à la ségrégation et n’est pas
réellement inséré dans les écoles et les établissements éducatifs, une insertion qui les pousse plus vers l’échec que vers l’épanouissement et la réussite. Aider le sourd à s’intégrer dans la société c’est surtout le pousser à créer, développer l’artiste qui se cache en lui, lui apprendre à extérioriser ses émotions et ses sentiments à travers l’art. Je pense que l’état et les responsables doivent manifester leur engagement et leur soutien à notre institut, appuyer nos initiatives et nos travaux pour qu’on continue à avancer et à faire évoluer les recherches pour développer et enrichir la langue des signes. C’est pour cette raison que nous sollicitons toutes les personnes intéressées à défendre la cause et les droits des sourds, que ce soit des pédagogues, des artistes, des bénévoles, à nous rejoindre ainsi que les hauts responsables de l’état à nous soutenir parce que c’est vital pour nous et pour tous les sourds en Tunisie.

5/ Votre institut travaille aussi sur la valorisation des sourds par l’art.

Le sourd est avant tout un artiste et non pas un handicapé. C’est une personne différente qu’on se doit de valoriser. Le valoriser c’est avant tout le réconcilier avec son corps, le libérer pour faire parler son corps, communiquer, faire passer un message, un sens et exprimer ses émotions pour s’intégrer dans le monde extérieur sans crainte. Quand il arrive à se faire comprendre et à communiquer, le sourd prend confiance en lui et aux autres, et devient créatif.

6/ Comment faites-vous travailler les sourds sur des notions abstraites ?

Pendant les ateliers de théâtre, nous faisons travailler les sourds sur des synopsis : On leur demande de raconter
un petit fait divers à leur façon. La personne doit absolument faire comprendre l’histoire à sa façon, avec le corps et les gestes, et on analyse la scène afin de rectifier et de leur apprendre à mieux s’exprimer. C’est un travail de recherche où on fait appel au côté artistique de l’individu, on le pousse à s’exprimer et à prendre l’initiative pour se faire comprendre. C’est de cette manière que le sourd arrive à exprimer ce qui est impalpable, à exprimer sa joie, sa crainte, ses émotions et c’est cette quête de communication qui est la partie la plus dure mais la plus passionnante de ce qu’on fait.

7/ La langue des signes reste malheureusement limitée vu qu’elle varie de société en société et de pays en pays.

Tout à fait, et ça c’est une des limites de la langue des signe. Le signe d’une société n’est pas celui d’une autre. Pour ceci, nous travaillons sur ce qu’on appelle le glissement des signes et les différents dérapages auxquels un sourd peut se trouver quand il se sent « étranger » dans une société qui n’est pas la sienne.