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Poisson d’avril

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Poisson d’avril

Deuxième mois de l’année romaine avant de devenir  le quatrième  dans les calendriers julien et grégorien, avril associe à sa météo, discutée par définition, une étymologie controversée par défaut.

par Héla Msellati

Du latin classique aprilis, le latin vulgaire a fait aprilius,  donnant ainsi au nom un air de famille avec les autres mois romains, dérivé de aperire, justificatif de son étymologie : la terre s’ouvre  pour se couvrir de végétation et les bourgeons commencent à éclore.
Le moyen français s’étant chargé d’en multiplier les sens,  le mois signifia ainsi successivement « le printemps » puis « la fleur de l’âge ». Si de son commencement à sa fin, il rallonge les jours d’environ cent minutes et élève  la température, versatile, il nous garde en réserve de petites surprises tirées des séries noires et issues de  réminiscences hivernales.

Le mois d’avril est, dieu bénisse, cousu de mauvais fil.

Dans l’Antiquité, le 1er avril rassemblaient les Grecs, autour du temple de Thésée, pour célébrer la victoire de celui-ci sur le Minotaure.
Dans la Rome antique, le mois était consacré à la déesse Cybèle, Elle, qui détient la clé de la Terre, « la grande déesse », mère des dieux et, chaque année, en son honneur, avaient lieu les Jeux Megalenses, jeux de cirque figurant parmi les nombreuses festivités d’avril qui s’achevaient par les Floralies, célébrant la déesse Flore, dans une fête de débauches à laquelle participaient les courtisanes.
Période de floraison, au 20 avril dans le calendrier républicain débutait le mois de floréal, le bien nommé mois des fleurs.
Mois de l’amour, pour le poète Ovide, aprilis est dédié à Vénus, associant pour l’éternité et particulièrement en littérature les deux mois du printemps car, depuis, «  Mars et Vénus (…) s’embrassent à bouches folles, devant des sites ingénus » .

A défaut de célébrer Thésée, chez nous et dans beaucoup de pays, le premier jour de ce mois est associé à une autre coutume, celle du poisson d’avril, journée de la galéjade et du mensonge, du canular et de la plaisanterie absurde. On se réjouit aux dépens de son entourage en leur soumettant une intox ou en leur proposant d’aller voir ailleurs si nous y sommes. Ils se vexeront beaucoup ou se fâcheront un peu, relativement au goût de la plaisanterie, la phrase qui  réconcilie restant : « poisson d’avril ! »

Attrape, piège innocent et de préférence de bon aloi, fausse nouvelle ou blague véritable, la coutume s’est diffusée dans les médias qui, depuis quelques années diffusent des canulars sous forme d’articles suffisamment sérieux pour être plausibles dont lecteurs et téléspectateurs auront à charge de déceler la véracité  qu’ils vérifieront le lendemain, dans la presse, dès qu’ils se mettront en quête du gros poisson. Car s’il se trouve être souvent bien gros, l’animal est né en eaux troubles et l’origine de la pratique trouve des versions aussi discutées que discutables.

Certains nous ramènent dans la Grèce Antique où, semble-t-il, à notre 1er avril, correspondrait une date  à laquelle on ne célébrait pas seulement Thésée mais aussi le dieu du rire, Momos, dont le  nom signifie « moquerie » ou « ridicule », divinité mineure représentant la raillerie et le sarcasme. Mal aimé des humains et détesté des dieux, ses plaisanteries d’un goût douteux lui valurent son expulsion  de l’Olympe.
La version la plus répandue est que du XIème au XVIème siècle, l’année nouvelle commençait au 1er avril, date à laquelle on se rendait visite pour échanger de petits cadeaux, de préférence comestibles, parmi lesquels le poisson, le jour se situant dans la période du Carême qui frappe d’interdit la consommation de viande.
Au XVIIème siècle, Charles IX, modifie le calendrier, fixant le début de l’année au 1er janvier. Le 1er avril vit donc le début des plaisanteries  et des farces, sous forme de faux cadeaux : poissons en papier ou en carton, farces ou rumeurs.
La lexicographie, quant à elle, fixe l’apparition de l’expression à la fin du XVIIème siècle. Elle trouverait sa justification dans la polysémie du mot poisson qui désignait un souteneur, un maquereau, poisson dont la meilleure période de pêche se situe en avril.
Le mois étant du printemps, période des amours, spécifiquement illégitimes, un poisson d’avril était alors un jeune entremetteur. D’ailleurs, au XVème siècle, ce même poisson d’avril référait à un jeune garçon émissaire d’un message d’amour, en cette saison des amours adultérines et, au début du siècle dernier, le 1er avril fêtait les amoureux secrets. 
Le poisson muet, par nature, et la carte anonyme, par précaution, exprimaient discrètement la flamme. Tout comme à la St Valentin et au 1er mai, les amoureux profitaient de ce jour pour se déclarer à l’être aimé, le poisson leur servant de messager.
Petit poisson deviendra, pourvu que dieu lui prête vie, grande passion, même si selon Shakespeare « les hommes sont avril quand ils font la cour et décembre une fois mariés ».