Pr. Zahra Marrakchi, le parcours d’une combattante pour la néonatologie

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Pr Zahra Marrakchi

Pr Zahra Marrakchi, Professeur à la faculté de médecine de Tunis et Chef du service de néonatologie et de réanimation néonatale à l’Hôpital Charles Nicolle de Tunis s’est donnée à fond pour la néonatologie, et surtout pour la création d’un service reconnu au sein de l’hôpital Charles Nicolle.

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Un long combat qui a duré plusieurs années, un combat que le Pr Pr Zahra Marrakchi a mené tant sur le plan
de la carrière de néonatologiste que sur le plan de la mise en place d’un service de néonatologie à l’hôpital Charles Nicolle. Plus de vingt ans de combat durant lesquels, le Pr Marrakchi a frappé à toutes les portes, a souffert du refus des uns, et de l’hostilité des autres.
Un combat qu’elle nous raconte, toute émue, mais toute enthousiaste surtout …

Etant une spécialité nouvellement reconnue, faire une carrière en néonatologie n’était pas facile pour vous

La néonatologie en Tunisie n’a été reconnue comme une spécialité à part entière que depuis 1996, et comme toute nouvelle spécialité, elle avait du mal à s’implanter et à s’imposer comme une spécialité indépendante, à faire son chemin et à être reconnue par les autorités. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, faire une carrière en
néonatologie à l’époque où j’étais encore résidente et puis assistante hospitalo-universitaire en pédiatrie était beaucoup plus dur pour nous les anciens que pour les collègues venus à la spécialité après 1996 vu que la néonatologie n’était pas reconnue comme une sur spécialité de la pédiatrie, et ceci nous a poussé à nous battre pour que notre sur spécialité ait la place qu’elle mérite. Le chemin était tellement difficile que j’ai passé 11 ans d’assistanat, alors qu’aujourd’hui, 4 ou 5 ans sont suffisants pour passer de l’assistanat à l’agrégation. Après la reconnaissance officielle de la néonatologie en 1996, et l’organisation du 1er concours en Néonatologie, j’étais la première agrégée en néonatologie.

Comment avez-vous forgé votre carrière ? Quels ont été vos premiers pas dans la néonatologie?

Ma carrière a commencé au Centre de Maternité et de Néonatologie de Tunis (Centre Wassila Bourguiba), et c’est en
l’an 2000 que je suis arrivée à l’hôpital Charles Nicolle, et à l’époque, il n’y existait pas de service de néonatologie malgré l’existence de deux services de gynécologie-obstétrique dans le plus grand hôpital de Tunisie. Pourtant, les deux services de gynécologie obstétrique prenaient en charge des grossesses à très haut risque avec de grosses pathologies maternelles, et à la naissance de ces enfants, il n’y avait pas de prise en charge appropriée pour le niveau de risque auquel ils étaient exposés.

La situation des nouveaux nés était donc très délicate.

Tout à fait. C’était des nouveaux nés ayant besoin d’une prise en charge spécialisée non disponible à l’hôpital et qu’on essayait de transférer vers d’autres structures, mais ce n’était pas toujours possible vu le manque de places. Ces nouveau-nés étaient ainsi les seuls à payer la lourde facture en termes de morbidité et de mortalité
néonatale. Quand j’ai pris les choses en main en l’an 2000, j’étais vraiment choquée de voir le manque de moyens et la façon dont les bébés étaient pris en charge, tout manquait même les couveuses, les bébés étaient mis sur des tables, et réchauffés avec des lampes à incandescence attachées au dessus de leur têtes.

Créer un service de néonatologie reconnu géographiquement et administrativement était donc votre premier objectif ?

Oui, le fait qu’il n’y ait pas de service individualisé de néonatologie bloquait la situation, on ne pouvait pas avoir de budget, ni d’équipement ni de personnel.
C’est là que j’ai compris que le véritable combat était un combat d’existence et j’ai aussi compris qu’il était inutile de continuer à demander du matériel que je n’aurai jamais, ou de demander des infirmière ou des médecins. J’ai commencé mon combat pour avoir un service de néonatologie au sein de l’hôpital Charles Nicolle, un combat qui a duré 4 ans. Je multipliais les aller-retour au ministère de la santé, je frappais à toutes les portes, je demandais de l’aide en présentant les arguments pour la nécessité et l’urgence de créer un service de néonatologie sans aucune réponse ou parfois carrément un « non » argumenté par « on ne peut pas créer un service s’il n’ y a pas de locaux propres à ce service » mais en essayant d’avoir des locaux, on vous répond «ce n’est pas possible d’attribuer des locaux à un service qui n’existe pas !! » ; c’était carrément le jeu de l’oeuf et de la poule : qui est le premier ?

Mais vous avez quand même réussi à trouver des locaux pour la néonatologie et à créer le service à l’Hôpital Charles Nicolle

En 2004, et après un combat qui a duré 4ans (2000 à 2004), enfin le service de néonatologie est crée et fût listé
officiellement dans un nouvel arrêté de capacité hospitalière même si les locaux étaient réduits à une pièce au sein de la maternité appelée « pouponnière » ! Ainsi, le combat suivant était de trouver des locaux à ce nouveau service nouvellement crée !
Nous avons fini par trouver des locaux abandonnés, auparavant consacrés aux consultations d’ophtalmologie, un local délaissé, qui était dans un état épouvantable, envahi par la poussière, et qu’on avait transformé en un dépôt pour les machines en panne et réformées.
On a donc commencé à travailler d’arrache pieds avec les efforts conjugués de l’administration locale à Charles Nicolle afin d’aménager ces locaux pour qu’il y ait un minimum pour accueillir les nouveaux nés, on n’avait même pas de budget d’aménagement, tout devait se faire à la charge de l’hôpital dont les possibilités financières étaient réduites. Je me souviens qu’on demandait des dons pour certains services comme pour peindre les murs ou faire de petites transformations avec une contribution de 20 000 dinars du ministère de la santé pour installer le
chauffage central.

Mais le combat n’était pas fini …

Par la suite on a eu du mal à avoir du personnel, on a commencé à zéro Le combat pour renforcer les ressources
humaines tant médicales que paramédicales a été aussi très difficile mais on ne lâchait pas et on avançait
petit à petit ! Ensuite, il fallait former le personnel nouvellement affecté, aux techniques de la réanimation néonatale non contenue dans la formation académique de base.
Au niveau de la faculté de médecine de Tunis, il fallait aussi se battre pour avoir des internes, des externes en
médecine afin d’étoffer le staff et avoir une équipe universitaire, ouvrir des postes pour les concours d’assistanat, et il fallait aussi que notre service soit attractif pour qu’il soit choisi par les résidents pour les stages.

Avoir enfin un service de néonatologie était une grande réalisation, même si ce n’était qu’un petit pas dans ce long combat.

Tout à fait, le service était là mais manquait tout de même de beaucoup d’équipements :
1- En termes de lits, ce n’était pas suffisant d’avoir 2 lits équipés sur 6 et les besoins dépassaient l’offre existante, mais les efforts ont continué pour équiper les autres lits grâce aux efforts de tous et en particulier des donateurs (qui se reconnaitront).
2- Nous restons encore loin du Gold Standard en termes de locaux, de superficie par lit, en termes de personnel, d’architecture, de traitement d’air.
3- L’autre insuffisance est d’être géographiquement distinct de la maternité, et pour intervenir en salle de naissance ou pour transférer un nouveau-né de la maternité jusqu’ici, il faut traverser les rues de l’hôpital même dans les intempéries et le froid pour aller au service de néonatologie.
Bien qu’il manque de plusieurs nécessités, ce service est une première étape dans le processus de ce combat de construction : il a le mérite d’être là, reconnu officiellement, de rendre des services et de sauver des vies, d’être une opportunité pour avoir et former du personnel, une opportunité pour avoir du matériel et d’être ainsi une étape importante et cruciale pour la mise en place d’un nouveau service plus moderne, répondant aux normes et
ayant une plus grande capacité d’accueil et qui aura l’avantage de ne pas partir de zéro.

Il parait que votre combat a pris une autre tournure depuis 2007, quand votre projet a été accepté dans le cadre d’une coopération tuniso-italienne ?

Après beaucoup d’efforts, le projet que j’ai présenté a été retenu suite à la réunion de la commission mixte tuniso-italienne en octobre 2007. Ce projet repose sur 3 axes : le génie civil, les équipements et l’assistance
technique pour l’établissement d’un nouveau service de néonatologie répondant au gold standard et aux normes internationales. La capacité d’accueil sera plus grande ; en effet, le nouveau service aura une capacité hospitalière globale de 60 lits dont 20 lits de réanimation alors que le service actuel a une capacité hospitalière de 30 lits, dont 6 lits de réanimation. Il sera connecté aux deux services de gynécologie-obstétrique de l’hôpital via des galeries de passage.
Ce projet est en cours de concrétisation même s’il avance au ralenti : la nouvelle bâtisse du service de néonatologie commence à prendre forme Quant aux équipements, le dossier est en cours et on a déjà quelques équipements en cours de livraison..
Pour l’assistance technique, un certain nombre de personnel, infirmiers et médecins, ont passé un stage de formation médicale et paramédicale dans des hôpitaux italiens et bientôt dans d’autres hôpitaux européens.
Le ministère de la santé a été sollicité pour renforcer les ressources humaines qui représentent la pierre angulaire dans ce processus.
Si tout va bien, ce nouveau service sera fonctionnel au cours de l’année 2017 après 10 ans de bataille.

Que va devenir l’ancien service ?

Nous allons garder les locaux de l’ancien service pour les transformer en hôpital de jour, une unité de consultations externes et de suivi des anciens prématurés et des nourrissons que nous prenons en charge et une unité d’archives.