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Sommes-nous tous dépressifs ?

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Sommes-nous tous dépressifs ?

La dépression c’est une maladie presque à la mode. Tout le monde aura connu un épisode dépressif dans sa vie, du moins une petite déprime, sinon quelqu’un qui aura vécu un épisode dépressif.

par Sondes Khribi Khalifa

Qu’est-ce que la dépression ?

Est-ce une maladie d’abord ? Pourquoi cette recrudescence ? Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau du dépressif ? Et … peut-on en guérir ?

Selon Spinoza, le plaisir est l’essence de l’Homme. L’Homme est ainsi fait que son but ultime dans l’existence, est de trouver du plaisir. La meilleure définition de la dépression est, à mon avis, celle-ci : la perte du désir, et du plaisir. Envie de rien, fatigue, mauvaise humeur, plus d’énergie pour travailler, ni pour les tâches du quotidien, on fait alors le minimum, on oublie même parfois de se laver les cheveux…et on dort. Le dépressif dort beaucoup en général. Dans certains cas, il ne dort pas suffisamment, les tableaux cliniques sont assez variés, la personnalité et l’environnement du sujet entrent beaucoup en compte.

Le bonheur est-il seulement possible?

Voilà la vraie question. Beaucoup pensent que non.
Le bonheur est tout simplement incompatible avec la condition humaine. Parce qu’on est simplement si fragile, on tombe malade, on souffre, on vieillit et on meurt un jour ou l’autre, on n’est jamais à l’abri de l’adversité, des problèmes en tout genre, on est égoïste (de nature, pensent certains philosophes),

Le bonheur est donc une petite chimère. Il n’est possible qu’au paradis donc, lieu de bonheur suprême et ultime. Dans la vie terrestre, ne sont possibles que des «bribes» de bonheur, ce qu’on appelle aussi les petites joies du quotidien. Joies qu’il faut donc maximiser, ou qu’il faut vivre le plus intensément possible.

A la recherche du sens

La dépression, c’est aussi une perte de sens peut-être.
Quand on n’a plus envie de travailler, ni de faire la cuisine, ni de suivre la scolarité de ses enfants…c’est qu’on n’y voit plus d’intérêt. Ça ne fait plus de sens, pour le (dit) dépressif. Les personnes les plus immunisées contre la dépression paraît-il, sont les personnes qui ont des projets de vie clairs. Qui s’y investissent et s’y dépensent. L’envie est donc là, tous les matins, on se réveille en forme et avec enthousiasme, parce qu’on sait ce qu’on va faire, et qu’on a réellement envie de le faire, on y croit. C’est ainsi que la dépression frappe le plus souvent des personnes traversant des étapes un peu creuses de leurs vies, où il y a besoin de redéfinir, remettre du sens…Une femme qui vient de mettre un enfant au monde (la dépression post partum). Un homme proche de la cinquantaine… «Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Ai-je réussi ? Qu’est-ce que je fais maintenant ? ». Une femme ménopausée… « Je n’ai plus mes règles, je ne peux plus faire d’enfants…Suis-je toujours femme ? Quelle femme suis-je?». Etc.

Il faut quand même dire que beaucoup de travail ou beaucoup d’effort, de tension psychologique, donnent aussi manifestement de la dépression. Le «beaucoup» de toute chose, comme le «si peu» sont donc à bannir. Tout est question d’équilibre. Comme dans la nature et dans toute vie sur terre.

 

Ce qui se passe dans le cerveau

C’est ce qui passe dans le cerveau qui vous permettra de comprendre réellement, la dépression. Le plaisir peut être trouvé de différentes manières et dans différentes choses…Mais, tout le monde ne va pas apprécier un fondant au chocolat, de la même manière. Ni un beau soleil de printemps, ni une brise fraîche d’été. C’est là, la différence. De manière congénitale, nous ne sommes pas tous égaux devant les sensations de joie, devant le plaisir ou le bonheur, malheureusement. En cause, le principal neurotransmetteur responsable de cette sensation de plaisir, la sérotonine. Une espèce de véhicule, entre neurones (cellules du système nerveux). Pour faire simple, il y a des gros, et des petits transporteurs de sérotonine, de manière congénitale.

Oui, on peut s’en sortir

La définition biologique de la dépression, représente elle-même la clé pour s’en sortir. De façon sommaire, je peux être «petit transporteur» de sérotonine, mais je peux cultiver ça. Renforcer mon véhicule, pour le transformer en camion! Oui, c’est possible. Le cerveau est doté d’une extraordinaire plasticité. Par l’entraînement et la répétition, on peut parvenir à reconfigurer ses réseaux de neurones, à renforcer certaines routes, pour en faire des autoroutes et à fermer définitivement d’autres routes. Celles dont on juge ne pas avoir besoin, s’inquiéter pour quelque chose sur laquelle on ne peut pas agir par exemple, l’avenir de son fils.

Tout se cultive, mais encore faut-il avoir la conviction et la persévérance, pour aller dans un sens donné, celui de la simple joie de vivre…ou un autre, celui de la souffrance de vivre la vie comme un poids.

La dépression frappe le plus souvent des personnes traversant des étapes un peu creuses de leur vie où il y a besoin de redéfinir, remettre du sens… De manière congénitale, nous ne sommes pas tous égaux devant les sensations de joie, malheureusement. La philosophie même du système -de la croissance- exclut la satisfaction, ou le bonheur, définitif. C’est un système qui cultive le besoin et non la satisfaction. Le «beaucoup» de toute chose, comme le «si peu» sont donc à bannir. Tout est question d’équilibre. Comme dans la nature et dans toute vie sur terre.

Amina, 56 ans

« Oui, je suis dépressive, depuis toujours je crois. Il faut dire que ma vie est pleine de problèmes aussi. J’ai un garçon de 22 ans qui a arrêté ses études, il traîne à la maison, partout, je ne sais même pas où il va, comment il passe son temps… Maintenant, même avec des études et un diplôme, on n’est pas sûr de réussir sa vie ! Que dire sans…je suis toujours angoissée, sur les nerfs, à bout de nerfs! C’est peut-être la ménopause aussi, je ne sais pas. Je crie pour tout et n’importe quoi, je m’emporte, et je sens une amertume au fond de la gorge, c’est une véritable souffrance croyez-moi, la vie est si lourde, si dure…je voudrais ne jamais me lever du lit le matin….»

Ahmed, 28 ans

« Je ne sais pas exactement ce que c’est la dépression, mais je suis allé consulter… poussé par ma femme. Je voulais divorcer en fait, pour rien, pense-t-elle. Je dois dire que je travaillais beaucoup, j’avais une belle carrière en vue, en étant si jeune surtout. A un certain moment, je ne voulais plus rentrer à la maison… Maintenant je n’ai envie de rien. Surtout pas de travailler! Je sens que je suis comme une machine qui exécute un programme, celui de ma femme, de mon patron, et de la société entière. Je veux juste rester avec mon fils. Il n’y a que ça de vrai. Je regarde les dessins animés avec lui, toute la journée…on m’a alors mis sous traitement. On dit que je fais un « Burn-out » doublé d’une dépression, aigue»

Hanène, 37 ans

« Je ne suis pas sûre qu’il faut classer la dépression comme pathologie. C’est peut-être le seul état, où on est lucide. Où on arrête d’avoir envie….de passer son temps à lire des emails, à répondre à des emails, à ouvrir des fichiers joints, à attacher des fichiers joints.

Hier au restaurant, j’entendais des filles rire, mais rire à haute voix, et si longtemps…ça m’a surprise…moi qui ne riais que par courtoisie, à une blague de mon patron, pour apaiser l’ambiance en réunion, ou avec mes beaux parents…Il y a donc des gens qui prennent réellement plaisir à vivre ? Je ne connais pas ça, voyez vous. Je me sens comme une coquille, qui est vide de l’intérieur. A l’intérieur, c’est un champ de ruines. J’ai constamment peur que le mur tombe, et que le champ de ruines apparaisse aux yeux de tous, ceux qui me considèrent comme un modèle de la réussite, un modèle de femme, de superwomen, qui réussit tout, et à qui tout réussit.

Souha, 35 ans

« Je crois que j’ai ça dans la peau…je suis belle, voyez ! J’ai épousé un homme qui est riche, j’ai deux beaux enfants, une voiture, une belle villa, je ne suis pas obligée de travailler…j’ai tout pour être heureuse, pensez-vous. Mais je ne le suis pas. Je ne suis pas malheureuse non plus en fait… Je suis juste indifférente. Il n’y a rien qui puisse me donner de la joie. Quand je me balade quelque part, j’achète tout ce que je vois, je crois que ça va me donner du bonheur ou de la joie…une robe, un parfum, n’importe quoi. Mais c’est peine perdue. Rien n’y fait. Je vais me mettre à la coke peut-être! Non je plaisante..».

(phrase qui peut être supprimée, mais c’est le profil type des gens qui se mettent à la coke en Tunisie, une drogue de riche).

Consommer toujours et encore !

Il faut dire que la société extrêmement matérialiste dans laquelle nous vivons, n’aide pas beaucoup. Nous sommes toujours en train de consommer. Même pour se détendre, les soirs d’été, on va faire quelques pas et manger une glace, tiens! On ne peut presque pas échapper à la consommation. Et cela n’aide pas, précisément, parce que l’on est alors toujours… sous tension. Pour ceux qui ne le savent pas, la démarche marketing consiste à « créer » un besoin, faire augmenter la tension relative à ce besoin en vous, pour vous pousser à l’achat. D’où satisfaction très ponctuelle du besoin. Dans le sens où il faudra renouveler ce processus, à l’infini…Vous avez une voiture? Une C3 par exemple? Maintenant, il y a un nouveau modèle, la C4, il faut l’acheter. Absolument ! Vous avez un I phone 3 ? Ça y est, c’est passé de mode ça, il faut passer à l’I phone 4, et ainsi de suite.

C’est comme ça que ça marche, il faut que les cycles de vie des produits soient courts pour toujours relancer la consommation… La philosophie même du système -de la croissance- exclut la satisfaction, ou le bonheur, définitif. C’est un système qui cultive le besoin et non la satisfaction.

L’avis du spécialiste : Docteur Khalil Ben Farhat Neuropsychiatre Clinique Ettawfik

Il faut d’abord savoir qu’il y a deux types de dépressions. Une endogène, et une exogène. La première ne dépend que de la personne, de sa personnalité, « elle vient de l’intérieur». La deuxième est plutôt induite par des facteurs extérieurs à la personne, « elle vient de l’extérieur ».

La dépression endogène est donc quasi structurelle, c’est une psychose, une pathologie à part entière donc. En cause, des facteurs biologiques, les neurotransmetteurs. Le risque le plus grave est celui du suicide. Le sujet souffre tellement, et souvent sans raison, sans cause, qu’il voudrait en finir avec sa vie. La mort est alors un soulagement. Il pense au suicide tout le temps, il le cogite, l’étudie, et plus grave encore… sans en parler.

La dépression exogène est, elle, surtout induite par « quelque chose qui ne va pas », à un moment ou un autre de la vie. Ainsi, il est beaucoup plus facile de la traiter, d’abord en agissant sur la cause. Ce type de dépression est le plus répandu, à mon avis. Il est largement influencé et aggravé par le milieu et les conditions d’environnement. Le désir de suicide est parfois là aussi, mais ce n’est pas le même désir que chez la personne souffrant du premier type de dépression. Il est avoué, voire même crié, sur les toits « Ah j’en ai marre ! je vais me tuer ! vous allez voir ! ». Le passage à l’acte est, par contre, beaucoup moins fréquent. C’est moins grave quand on en parle, en fait ; celui qui veut vraiment se tuer, ne le dit pas….

Je pense que ce deuxième type de dépression est le plus répandu, entre autres parce que nous sommes des méditerranéens, nous avons presque cela dans le sang. Nous avons un tempérament théâtral… Les pays nordiques sont ceux qui présentent le taux de suicide le plus élevé, il me semble que, dans ce cas, il s’agit plus de dépressions de type endogène. Y participe peut être la luminosité, ou la fréquence d’exposition au soleil. La lumière du soleil est un facteur qui baisse le risque de dépression selon beaucoup d’études ; pour preuve la fréquence des dépressions hivernales ou saisonnières, en hiver, justement.