Vivre à Deux

Abstinence dans le couple La diète du sexe

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Abstinence dans le couple La diète du sexe

Les célibataires n’ont pas le monopole de l’abstinence. Même en couple, il arrive que la couette ne fasse pas de vagues pendant des jours, des semaines, voire des mois…

par Salem Djelassi

Ce n’est pas pour vous rassurer mais juste pour enrichir vos connaissances que l’on commencera par vous donner l’information suivante : saviez- vous qu’il existe un mouvement mondial de ceux qui ont choisi l’abstinence sexuelle ? C’est le mouvement des « asexuels », fondé en 2001 par l’américain David Jay qui n’avait, à l’époque, que 22 ans. Les asexuels prétendent, d’ailleurs, représenter un quatrième genre, à côté des hétérosexuels, des homosexuels et des bisexuels.

L’abstinence sexuelle !

Elle est délibérée et son origine n’est pas due à une incapacité d’ordre médical.
Ce sujet tabou est souvent méconnu car il nous mène au cœur de l’intimité du couple, un jardin secret si plein de mystères… En effet, les personnes concernées ne s’expriment pas ouvertement sur le sujet, par crainte d’être stigmatisées ou jugées. Et lorsque l’on se penche sur leur cas, on s’aperçoit qu’elles recouvrent des réalités très différentes, avec plusieurs formes de « diète sexuelle » et autant de profils d’abstinents, en fonction de leur vécu et de leur personnalité…

Mais ils ont tous le même point commun : l’absence de désir charnel.
Un phénomène qui peut paraître banal, lorsqu’il touche nos aînés, puisqu’il s’apparente au cheminement naturel de la vie mais sur lequel on s’interroge quand il s’agit de jeunes couples en pleine santé ! Certains portent même un regard philosophique sur la question, comme Kamel, professeur de littérature et critique de cinéma, qui affirme : « J’éprouve de la sympathie pour les personnes qui se retrouvent en marge de l’idéologie ambiante. Dans cette société où la jouissance est présentée comme un devoir, je me sens des affinités avec ceux qui résistent à la pression. Je trouve qu’il y a, dans leur refus, quelque chose de philosophique, d’altermondialiste, ce qui revient à dire je ne suis pas une bête pour devoir assouvir un appétit sans dialoguer avec mon partenaire. Ce qui est humain, c’est de pouvoir discuter avec nos pulsions… ». Maintenant, il faut reconnaître que l’accès au plaisir est toujours une affaire complexe. On sait bien qu’il ne suffit pas que deux corps s’unissent pour qu’il en résulte des apothéoses d’extase. Cependant, ce qui caractérise notre époque, c’est ce fossé entre l’érotisme montré sur les sites internet et dans les médias et l’âpre réalité des choses où les rapports sexuels sont souvent vécus comme une contrainte, voire comme un acte ennuyeux.

Samia, 31 ans, employée de banque : Complicité

« Peu à peu, mon goût pour la sexualité à commencé à baisser. J’avais moins de désir, même si l’amour restait intact. Une vie professionnelle intense, des enfants à élever… Mes centres d’intérêt ont changé. Physiquement, je ne ressens aucun manque, c’est un peu comme si mes pulsions sexuelles s’étaient endormies. J’ai, en quelque sorte, abandonné l’idée de faire l’amour et mon mari s’est progressivement adapté à cette absence de sexe dans notre vie. Même si je reconnais en être la principale instigatrice. Cette absence de sexe a laissé la place à des gestes de tendresse, des câlins, et nous sommes plus complices que jamais ! Le désir reviendra peut-être un jour mais, aujourd’hui, je me sens très épanouie comme ça ! ».

L’amour est mort

« Tout cela est la faute des enfants, explique Myriam 36 ans, de la même manière qu’ils ruinent notre carrière, ils gâchent aussi notre vie sexuelle. Leur présence à la maison ruine toute envie de faire l’amour, sans compter la fatigue qu’ils suscitent. Pour les hommes, cela ne pose quasiment pas de problème, ils ne s’investissent pas beaucoup dans la vie de famille et ont encore un peu de force pour s’activer le soir. En revanche, pour les femmes qui travaillent et rentrent ensuite s’occuper du dîner et des devoirs des enfants, ce n’est pas si simple… Selon moi, il faut écarter l’idée de faire plusieurs enfants afin de laisser du temps à l’intimité dans le couple et renouer avec le désir ».

L’enfant serait-il, en quelque sorte, un inhibiteur de désir ?

En tout cas, la vie d’un couple change forcément après un accouchement. Bien entendu, tout le monde pointera du doigt l’amour, qui aurait accusé une certaine érosion ou une érosion certaine ! Mais cela pourrait ne pas être le cas. L’absence de Cupidon n’est pas nécessairement en cause ! Avec les années, le désir laisse place à la communication et la complicité. On s’habitue à dormir côte à côte sans plus y penser et le couple se consolide au-delà du désir. C’est peut-être la preuve que l’amour évolue. D’aucuns ne partagent pas cette idée puisque le concept du mariage, dans nos sociétés arabo-musulmanes, pousse forcément à cette issue fatale où là l’amour est secondaire.
« Le mariage, dans nos sociétés, est trop souvent basé sur la sexualité dans la tête des hommes et des femmes, il est la voie royale pour un statut social respectable, dit Hamdi 32 ans, même si le désir de construire existe, ce n’est pas toujours sur des bases solides. L’homme et la femme ne regardent pas dans la même direction, raison pour laquelle le désir s’estompe après le mariage. Les relations sexuelles n’étant pas aisées avant cette étape, passer devant monsieur le maire les légalise et au diable l’amour ! On croit pourtant que l’on est amoureux mais c’est un château de sable…, créé par les interdits autour du sexe, et qui s’effrite après ».

Hédi, 40 ans, universitaire : Il est libre Max!

« Voilà fait des années que j’ai choisi l’abstinence… à force de me repousser, ma femme à fait de moi un moine. Maintenant, vivre sans le sexe m’est égal. Les gens ont du mal à comprendre que l’abstinence n’est pas une souffrance mais une forme de liberté. J’ai découvert que je cherchais dans le sexe quelque chose d’infini que je n’ai jamais trouvé. Aujourd’hui, j’ai appris à canaliser mon énergie vers d’autres objectifs. »

Hédia, 40 ans, fonctionnaire : Je décortique donc je suis !

« Après une grave dépression, mon mari a quitté la maison un beau jour, suite à quoi nous avons divorcé. Je n’ai pas choisi de renoncer à la sexualité mais la réalité s’est imposée. Les deux premières années, je n’ai pas ressenti de manque. Et puis est apparue une angoisse latente, une sensation de déprime… Je ne vis pas l’abstinence comme une frustration, mon humeur reste égale, ça ne rejaillit pas sur ma relation aux autres. Cependant, j’essaie de décortiquer les raisons des distances que je mets entre les hommes et moi. Je n’en suis pas encore aux solutions… »

Leila, 27 ans, artiste peintre : Tendresse point barre

« Je suis célibataire et je n’ai jamais fait l’amour. Je n’en ai jamais eu envie. Ma vie sexuelle se résume à un ou deux flirts, rien de bien extraordinaire. J’ai un ami très cher auquel je tiens beaucoup mais il n’a jamais été question de cela entre nous. Je ne préfère pas. J’ai un besoin très fort de tendresse mais aucun désir sexuel. Pour moi, l’amour se définit par la complicité, la confiance absolue, la possibilité de tout se dire et plus encore, mais pas le sexe. Peut-être que, dans ma soif de perfectionnisme et d’idéalisme, je confonds amour et amitié. Peut-être que j’ai besoin de travailler beaucoup sur moi-même… »

Le sexe a ses saisons

Certains peuvent ressentir une forme de liberté dans la pratique de l’abstinence sexuelle et se disent délivrés de « l’aliénation du désir ». En réalité, pourtant, un grand malaise se cache derrière cette interprétation. C’est peut-être une façon de se débarrasser des faux-semblants à l’égard de son conjoint, le mariage donnant un regard nouveau sur le corps. Il permet de découvrir que certaines personnes ne sont pas vraiment faites l’une pour l’autre.
« Je vivais avec mon mari comme frère et sœur, dit Sophia 38 ans, et cela a duré sept ans. Puis un jour, il a rencontré une femme plus jeune et m’a quittée. J’en ai vraiment souffert. Un ami m’a aidée à dépasser ma souffrance et à sortir du gouffre avec beaucoup de tendresse. Ensuite, nous avons eu une relation régulière, même si nous n’étions pas épris l’un de l’autre. Nous nous apprécions, nous nous respectons. Chacun vit de son côté mais nous nous faisons mutuellement plaisir à chaque rencontre. Le risque consisterait à tomber amoureuse mais d’ici là je me sens beaucoup plus détendue et vraiment heureuse. Je me sens en parfaite harmonie physique avec lui. Dire que j’ai perdu beaucoup de temps à me voiler la face… À faire semblant, même dans l’intimité, on passe à côté de sa vie… ».

D’autres, comme Hania 40 ans, ne sont pas de cet avis : « Il n’y a pas que le sexe, la tendresse aussi compte !
Voilà maintenant cinq ans que je n’ai pas de vie sexuelle et cela ne me dérange pas du tout, au contraire ! Les gens n’ont d’autres valeurs que le sexe… c’est dégoûtant. Avec mon mari, nous vivons en parfaite harmonie sans, j’ai même l’impression que cela lui convient parfaitement parce qu’il est toujours occupé. Mais la nuit, nous dormons dans les bras l’un de l’autre ».

Mais, à bien y penser, les abstinents ne nourrissent-ils pas d’autres désirs ? D’autres rêves charnels plus éloignés du cadre du « lit conjugal » ? Cette explication se justifie lorsque le couple, et c’est souvent le cas, tombe dans la léthargie du quotidien. D’autres ont fait le choix amer de renoncer à une vie sexuelle qu’ils ont pourtant aimée mais qui leur a, un jour, ôté leurs illusions concernant le couple et l’amour. Ils prennent alors un temps de pause, où ils se découvrent parfois une autre tendance sexuelle. Il arrive aussi que, grâce à un « retour sur soi » comme disent les psys, ils sont plus disponibles pour « la » rencontre qui va bouleverser leur vie.

Georges Brassens chantait « Quatre-vingt-quinze fois sur vingt, la femme s’emmerde en baisant », mais la plupart des hommes aussi. L’extraordinaire harmonie entre deux corps est quelque chose de très rare. Ceux qui n’ont pas cette chance n’ont plus qu’à simuler ou à entrer dans le clan des abstinents.

Mohsen, 46 ans, fonctionnaire : Je m’estime donc je m’abstiens

« Lorsque je me suis marié, j’avais, derrière moi, un longue expérience sexuelle. Je ne suis pas le genre d’homme qui se marie pour avoir une femme dans son lit ! J’avais besoin de beaucoup de tendresse et de partager quelque chose avec quelqu’un. C’est autour de cela que j’ai voulu construire une vie de couple. Cette tendresse et ces attentions, je les ai vraiment trouvées pendant les fiançailles et durant la première année de mariage. Vint ensuite la naissance du premier enfant… Tout l’univers de ma femme tournait autour de lui. La maternité, c’est extraordinaire mais l’équilibre de la famille est aussi important ! Pour ma femme, le seul objectif du mariage était d’avoir des enfants et de s’exhiber avec devant tout le monde. Mon rôle se limitait à ravitailler la maison et à entretenir les besoins de la famille ! Je l’aurais fait avec plaisir si, en retour, j’avais de la reconnaissance. Non contente de se plaindre sans cesse, elle me repoussait, avec ruse, le soir. Elle avait choisi de lancer, à chaque fois, une phrase qui tue et qui coupe tous les moyens d’un homme lorsque je l’abordais… j’ai alors choisi le chemin de l’abstinence… j’ai ainsi beaucoup d’estime pour ma propre personne »

L’avis du spécialiste, Najla Boukhris, psychologue

Que cache réellement l’abstinence sexuelle dans le couple ?

Il est rare que l’abstinence sexuelle soit un choix des deux partenaires, c’est souvent l’un des deux qui l’impose à l’autre. Tous les couples peuvent connaître cette phase passagère : une période stressante, un licenciement, un accouchement… Un mal-être, une mauvaise perception de son propre corps, sont souvent la cause d’une abstinence sexuelle…

Quel est le profil des abstinents selon vous ?

Je ne crois pas qu’il y a un profil particulier pour les abstinents, c’est selon la situation dans laquelle ils se retrouvent, et l’on peut prendre l’exemple des couples qui avaient une vie sexuelle normale jusqu’à la naissance d’un enfant. Certaines femmes, suite à un changement hormonal, perdent leur libido pendant quelques temps, certains maris ne regardent plus leurs femmes de la même façon, c’est désormais la mère de leur bébé … On peut devenir abstinent avec l’avancement de l’âge aussi …

Certains disent qu’ils se sont libérés de l’aliénation du désir et que mieux vaut cela que l’hypocrisie conjugale… Qu’en pensez-vous ?

Je ne crois pas que l’on puisse encore parler de vie conjugale, avec le choix de l’abstinence sexuelle car, à partir de ce moment là, la relation prend une autre dimension, elle devient plus amicale, pour ne pas dire fraternelle, qu’amoureuse. En l’absence de désir mutuel, il n’y a plus de place pour le couple et c’est souvent un signe de grand malaise relationnel.

Malgré cela, on voit des couples qui « durent ». L’abstinence serait-elle la preuve d’une grande complicité dans le couple ?

Tout dépend de l’histoire du couple, de l’âge où les partenaires ont choisi ce nouveau mode de fonctionnement. Un couple qui, après un certain nombre d’années et pour des raisons médicales ou autres, choisit l’abstinence sexuelle a plus de chance de durer qu’un couple qui vient de se former. La complicité dans un couple est un tout et la dimension sexuelle est ce qui caractérise une relation amoureuse d’un autre type.

Quels sont, selon vous, les risques de l’abstinence sexuelle ?

Quand l’abstinence est imposée par l’un des partenaires, elle provoque la frustration, l’agressivité, le partenaire ayant un sentiment de rejet et, selon la dynamique et l’histoire du couple, l’évolution s’orientant vers la séparation où une continuité mal vécue.